Lettre de Maurice Utrillo à sa mère, Suzanne Valadon

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Je vais terminer cette lettre en t'avouant, ma chère mère, combien j'ai besoin de vous sentir proches de moi.

D’abord élevé par sa grand-mère, le peintre Maurice Utrillo (1883 – 1955) se laisse très tôt entrainer à boire. Suite à une première crise aiguë d’alcoolisme, il fait un passage à l’asile Sainte-Anne en 1904. C’est un an après cette cure de désintoxication qu’il se met à la peinture, encouragé par sa mère, Suzanne Valadon qui espère ainsi l’éloigner de ses démons. Cette lettre témoigne de toute l’affection que le peintre porte à sa mère et révèle son besoin d’être épaulé par elle.

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(Sans date) 1904 ?

Saint-Anne

Ma chère mère,

Un jour prochain, je ne sais pas exactement quand, tu viendras me rendre visite. L’infirmier m’appellera par ce nom que je déteste. « Utrillo, ta mère t’attend au rez-de-chaussée! » Je me jetterai dans l’escalier. Parvenu au milieu de l’étage, je m’arrêterai brusquement parce que j’aurai honte de ma précipitation. Tu me verras donc descendre les dernières marches calmement. Je t’embrasserai comme un fils affectueux et sage. Nous irons nous asseoir près de la fenêtre qui donne sur le massif orné d’une statue à laquelle tu trouves noble allure. « Elle n’est pas si mal sculptée que ça ! » Je t’admirerai pendant que tu ne me regarderas pas. Tu porteras ce long manteau qui te va si bien. J’apercevrai le bout de tes chaussures. Je sais que tu es fière de tes petits pieds. Il y a de quoi, d’ailleurs tout le monde t’en fait des compliments. Tu me souriras en disant : « Ecoute, Maurice… je n’ai pas traversé Paris et pris l’omnibus pour écouter ton silence. N’as tu rien à me raconter ? » je ne saurai pas quoi te répondre parce qu’il y a tant de sentiments en moi qui se confondent que je ne sais plus comment les trier. C’est pour cette raison que je t’écris cette lettre. Peut-être qu’après l’avoir lue tu me pardonneras mon silence d’hospitalisé ? « Tu n’as donc rien à me dire ? Dans ces conditions, je m’en vais ! » je crierai : « Non, maman ! Non, ne t’en va pas ! Pas encore ! » Puis, pour te garder près de moi quelques instants, je te demanderai des nouvelles de tes chiens, de ton travail, de maman Madeleine, de la famille en général. « Et comment va Gilberte ? » Tu me répondras : « Elle est venue poser pour moi avec ma sœur ! » Enfin il y aura ces cris que tu ne veux pas entendre : « mais que leur fait-on à ces misérables ? » J’essaierai de prendre bonne contenance : « Rien… ça vient d’eux ! Ici, ce n’est pas comme à l’extérieur. Quand les gens ont envie de hurler, ils ne se retiennent pas. » Si je buvais du vin, je souffrirais moins du bruit. Mais comme je suis à jeun, ça me fais mal à la tête et à la sensibilité. Depuis une semaine, j’ai moins besoin de boire qu’avant. Peu à peu, mon estomac s’est calmé. On dirait qu’il a compris. Le docteur Vallon m’a signalé que je souffre de dipsomanie, c’est à dire que je ressens le besoin de boire même lorsque je n’ai pas soif.

Je vais terminer cette lettre en t’avouant, ma chère mère, combien j’ai besoin de vous sentir proches de moi. Je préfère qu’avec grand-mère vous restiez rue Cortot. Mon esprit est apaisé lorsqu’il vous imagine là-haut. Quand je songe à Montmagny, je me mets à trembler. Peut-être est ce à cause de cette pénible scène dans la cuisine, quand tu as posé ton front derrière ma tête et que j’ai senti tes larmes dans mon cou ?

Mais tout ça fait partie du passé. Je ne boirai plus. Tu peux le dire de ma part à ton mari avec lequel j’ai été si odieux. A bientôt, ma chère mère, ne m’oublie pas.

Maurice Utrillo V

( Jeanne champion, Suzanne Valadon ou la recherche de la vérité, Le Livre de Poche ) - (Source image : Utrillo par Valandon - Wikipédia)
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