Lettre de Max Jacob à Michel Leiris

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J'écris mal mais je t'aime bien.

Max Jacob, poète surréaliste et romancier français de la première moitié du XXᵉ siècle, entretint une relation privilégiée avec les plus grands noms de son époque ; noms dont il n’avait pas à rougir. Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Picasso, et Michel Leiris furent tous des intimes de l’écrivain, fondant ensemble « un petit groupe d’inséparables ». Ici, l’auteur du Cornet à dés revient, sans doute avec une pointe de nostalgie, sur le début de sa carrière parallèle à sa rencontre avec l’un de ceux qui sut toujours croire, plus que lui-même, en sa plume.

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16 juillet 1943

Bien cher Michel,

Un peu plus de vingt ans dit ta dédicace. Il y a plus de vingt ans que Roland Manuel me fit ce cadeau : un ami tel que toi. Ta dédicace continue : « apparu comme la poésie incarnée… » Oui ! on a de ces illusions à ces âges… Ce n’est pas que soi-même qu’on voit dans les autres à dix-huit ans — et même après, d’ailleurs — je n’étais pas la Poésie incarnée, on me le fit bien voir quand on me décharna, à grands coups de pieds dans le ventre. « Un peu plus de vingt ans » et toi, te voilà formé dans toute ta largeur infinie et ta hauteur prestigieuse. C’est tout ce que je voulais dire ! —

Ce que veut dire « formé », je le sais très bien. Ça veut dire, débarrassé de Rimbaud, d’Apollinaire, remis en face de soi-même et de l’Afrique qu’est le monde. Remis en face du vocabulaire français avec cet amour des mots qui est la palette du poète. Remis en face de la syntaxe qui est l’expression des sentiments nus sans intellectualisme et la seule manière de s’extérioriser. Alors tu t’es trouvé prodigieusement riche, riche de tout l’univers et de cette faculté d’images neuves, (uniques !), riche de cette intelligence. Le seul bien que l’on ne puisse prendre à l’homme nu.

Je suis un piètre critique à côté de ceux que suscite l’admiration qu’on a pour Haut Mal. Et puis j’écris mal mais je t’aime bien. C’est l’essentiel.

Max Jacob

En marge : fidélité à notre chère Zette et à tous les chers et bien chers Kahnweiler et Lascaux.

( Max Jacob, Lettres à Michel Leiris, Honoré Champion Éditeur, 2001, Paris, pp.131-132. ) - (Source image : Wikipedia)
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