Lettre de Maxime Du Camp à Gustave Flaubert

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Ma pensée très intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument.

Maxime Ducamp (8 février 1822 – 8 février 1894), écrivain voyageur, photographe avant l’heure, a été le frère d’armes de Gustave Flaubert. Amis d’enfance, ils parcourent ensemble les contrées orientales et il est non seulement dans le secret des œuvres du futur grand écrivain, mais aussi en quelque sorte le véritable éditeur de Madame Bovary. Directeur de la Revue de Paris, il en publie des extraits, non sans avoir exigé à Gustave des coupes auxquelles l’écrivain normand consent. Retour épistolaire sur la genèse d’une œuvre capitale…

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14 juillet 1856

Cher vieux,
 Laurent Pichat a lu ton roman et il m’en envoie l’appréciation que je t’adresse. Tu verras en la lisant combien je dois la partager, puisqu’elle reproduit presque toutes les observations que je t’avais faites avant ton départ. J’ai remis ton livre à Laurent, sans faire autre chose que le lui recommander chaudement ; nous ne nous sommes donc nullement entendus pour te scier avec la même scie.
Le conseil qu’il te donne est bon et je te dirai même qu’il est le seul que tu doives suivre. Laisse-nous maîtres de ton roman pour le publier dans la Revue ; nous y ferons faire les coupures que nous jugeons indispensables ; tu le publieras ensuite en volume comme tu l’entendras, cela te regarde. Ma pensée très intime est que, si tu ne fais pas cela, tu te compromets absolument et tu débutes par une oeuvre embrouillée à laquelle le style ne suffit pas pour donner de l’intérêt. Sois courageux, ferme les yeux pendant l’opération, et fie t’en, sinon à notre talent, du moins à notre expérience acquise de ces sortes de choses et aussi à notre affection pour toi.
Tu as enfoui ton roman sous un tas de choses, bien faites, mais inutiles ; on ne le voit pas assez ; il s’ agit de le dégager ; c’ est un travail facile. Nous le ferons faire sous nos yeux par une personne exercée et habile : on n’ajoutera pas un mot à ta copie ; on ne fera qu’élaguer ; ça te coûtera une centaine de francs qu’on réservera sur tes droits, et tu auras publié une chose vraiment bonne, au lieu d’une oeuvre incomplète et trop rembourrée. Tu dois me maudire de toutes tes forces, mais songe bien que, dans tout ceci, je n’ai en vue que ton seul intérêt.
Adieu, cher vieux, réponds-moi et sache-moi bien tout à toi.
Maxime Du Camp.
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