Lettre de Michel Butor à Georges Perros

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Ce sentiment d’un rêve qu’on avait depuis tout petit garçon

Michel Butor (14 septembre 1926 – 24 août 2016), écrivain phare du Nouveau Roman, livre dans cette lettre à son ami Georges Perros son arrivée et ses premiers pas dans la Grosse Pomme, New York.

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1960

Mon vieux Georges,

On y est, de l’autre côté de l’eau. Tu imagines l’agitation avant le départ, d’autant plus que jusqu’au dernier moment on ne saurait pas si on pourrait partir, because visa. Et puis les livres à signer (j’espère que tu les as reçus) avec un petit pincement de cœur à laisser tout ça derrière soi sans savoir du tout ce que les gens allaient en penser. Les nouvelles viendront, inch’Allah ; je souhaite bonne chance à ces enfants perdus.

Immense bateau ; nous avions une cabine pour nous trois très confortable. Deux premiers jours mer très agitée, nous avons dormi, un peu malades. Puis mer très calme, ciel clair, mais il faisait si froid sur le pont que nous sortions en tout cinq minutes par jour. Nous dormions, plus tranquilles, nous commencions à nous détendre un peu. L’arrivée dans le port de New York à l’aube gelante, avec la Lune, les gratte-ciels illuminés, la ville violette naissant de nuages et de remous, imagine pour cela un Chateaubriand d’acier calme, avec les petits bateaux tout autour du nôtre, la soie des sillages, ce sentiment d’un rêve qu’on avait depuis tout petit garçon qui non seulement se réalise, mais en bien plus grand et plus étonnant qu’on l’avais jamais rêvé.

Longue attente avant de débarquer. J’allais surveiller de temps en temps la hauteur du Soleil. Heureusement des amis nous attendaient sur le quai pour nous soutenir le moral au milieu du désordre des formalités douanières. Puis, après juste un regard sur la ville au matin, avec une merveilleuse lumière, une grande automobile nous a menés jusqu’à Bryn Mawr en traversant d’abord une région de marécages et d’usines, sur des autostrades d’huile, nous arrêtant pour déjeuner dans une station-service pour véhicules et contenu, où l’on vous propose avec le menu ce Benedicite tolérant.

Ici c’est une banlieue à millionnaires, charmantes maison parmi des arbres superbes ; les constructeurs du collège ont tout fait pour rappeler Cambridge. Il n’y ont pas du tout réussi, mais leur volonté est si bien inscrite dans les moindres détails que l’on pense tout de même à Cambridge constamment. Ils auraient voulu qu’on s’y croie ; ils ont obtenu que l’on se redise constamment que l’on n’y est pas.

Nous sommes dans une vieille maison dans un appartement qui se tortille comme un serpent et dont nous avons immédiatement changer les meubles de place. Tous mes exils ici me reviennent à la mémoire : Minieh, Manchester, Salonique, Genêve. J’ai l’impression de reprendre une histoire interrompue. Je vais me remettre sans doute à écrire des lettres.

[…] Mes cours commencent mardi. A partir du milieu de février je commencerai à quitter Marie-Jo tous les week-ends pour aller conférencer ça et là.

couv

( Michel Butor / Georges Perros, correspondance : 1955 - 1978 ; Joseph K. )
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