Lettre de Mirabeau à Julie Dauvers

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Les libertins seuls confondent ces mots jouir et corrompre.

Le comte de Mirabeau (9 mars 1749 – 2 avril 1791) était un révolutionnaire français, ainsi qu’un écrivain, diplomate et homme politique français. Pour le soustraire à ses créanciers, son père le fait plusieurs fois enfermer au donjon de Vincennes. Peu après, il parvient à s’enfuir avec Sophie de Monnier, une jeune femme mariée, vers les Provinces Unies (Pays-Bas). Les amants sont rattrapés et Mirabeau doit retourner en prison. C’est de là qu’il écrit la majeure partie de son œuvre épistolaire. L’entrée en politique et l’ascension de l’orateur ne se feront que beaucoup plus tard.

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29 octobre 1780

Dimanche

Vous m’affligez, femme trop noble et trop tendre, vous m’affligez. J’ai voulu porter un rayon de lumière dans votre âme, et j’y ai porté la mort. Mais souffrez que je vous le dise, ô mon amie, le tumulte de votre cœur a influé sur le jugement de votre esprit, et une partie de votre lettre se ressent de l’agitation que vous a donnée une nouvelle trop peu ménagée.

Cependant, quelle preuve avez-vous que La Fage soit coupable ? aucune, cela n’est même pas probable. De qui avons-nous à nous plaindre ? de ce Baudouin, qui a trompé ma confiance et la vôtre, qui, tandis que nous avons la bonté de faire passer ses ineptes et infertiles rêveries, intrigue, trigaude, parce qu’il se méfie de nous, et qu’il veut réchauffer dans le cœur d’un jeune homme trop sensible et trop déçu les étincelles d’un ancien fanatisme qui l’a perdu. Mais ce fanatisme, vous en conviendrez avec moi, chère amie, fait honneur à La Fage. S’il y persistait, il serait un fol et un ingrat, car c’est vous qui êtes aujourd’hui sa vraie, son unique bienfaitrice.
Cependant, il a dû y persévérer longtemps, — certainement il l’a dû, — et nous ne pouvons pas trop espérer de lui qu’il soit attiédi au point de ne pas répondre à une lettre de Baudouin quand elle lui parviendra, jusqu’à ce que vous ayez exigé sa parole d’honneur que vous verrez tout, et que rien ne passera que par vos mains.
Que devez-vous faire à son retour ? Lui dire :

« La Fage, mes droits les plus chers sur toi sont ceux de mon amour ; mais j’en ai sur ton honneur, et tu n’es pas capable de les méconnaître. C’est donc toi que je fais juge s’il est quelque être humain à qui tu doives plus de confiance et d’attachement qu’à moi. Et quel devoir plus doux à remplir que celui d’être confiant envers celle qui n’a qu’une âme, qu’un intérêt et qu’une volonté avec toi ?… Eh bien, écoute ! Je t’ai fait passer des lettres de Baudouin, parce que je n’ai voulu ni étouffer ni repousser la voix de ton ami malheureux ; mais je sais, et sais à n’en pouvoir douter, que les fausses lueurs de son imagination l’égarent, qu’il regimbe à la main qui veut le sauver, qu’il ne peut rien pour toi, qu’il ne peut rien pour lui-même.
Vas-tu sacrifier encore toi, moi, l’amour, l’honneur, la raison, à des rêves fantastiques ? Si tu le veux, je gémirai et serai peut-être capable de me perdre avec toi. Puissent tes remords être ma seule vengeance ! Mais ce que toi ni moi ne pouvons ni ne devons vouloir, c’est de sacrifier d’autres que nous aux intrigues ténébreuses d’un fol qui, du fond de son cachot, croit tenir un levier capable de soulever les deux mondes. Or, c’est à ce procédé si indigne de nous que ton étourdi Baudouin va nous entraîner.
Je sais qu’il t’a écrit, je sais que tu lui as répondu par une voie étrangère à la seule personne qui puisse guider sagement ou plutôt réprimer ses lubies : si tu le nies, il faudra que je te croie, car je ne veux pas douter de ce que mon dit mon amant, que je ne reverrais de ma vie s’il m’avait trompée de gaieté de cœur ; mais lie-toi envers moi par ta parole d’honneur, et jure que toutes tes lettres à Baudouin ou toutes celles qu’il t’adressera seront déposées entre mes mains »…

Voilà, mon amie, la substance de ce que vous devez lui dire, et de ce que vous direz bien mieux qu’il ne m’est possible de l’exprimer. Il ne peut pas vous refuser ce serment qu’il faut lui faire jurer de tenir secret ; s’il y manque jamais… ah ! mon amie, arrachez le trait qui vous a trop profondément pénétrée, et jetez-vous dans les bras de l’amitié, qui versera sur vous les plus tendres consolations dont elle est capable… Mais il n’y manquera pas ; et, jusque-là, vous n’avez pas à vous plaindre de lui. Pour sa lettre, comment voulez-vous que je l’aie ? Baudouin ne m’a jamais parlé des faux billets ; vous voyez qu’il vous a dit de ne pas envoyer la lettre de La Fage, mais de l’extraire ; à plus forte raison me cachera t-il une lettre de votre ami écrite à votre insu. J’essaierai pourtant, mais il faudrait commencer par lui extorquer l’aveu qu’il a écrit, et il sent trop combien le procédé doit me paraître mauvais pour en convenir aisément.

Quant à l’opinion de La Fage sur vous, je le tiens pour un monstre, ou pour un homme infiniment médiocre (et alors comment vous aurait-il séduite ?), s’il ne vous regarde pas comme un être céleste. Cependant, mon amie, prenez-y garde ! dans les âmes très fortes et très sensibles, le suprême bonheur de l’amour en centuple l’énergie, et ses délices épuisées sont l’aliment le plus fort d’une véritable passion et l’époque de son pus haut période. Voilà pourquoi votre amie adore La Fage. Les amants plus tièdes vérifient le proverbe du tombeau de l’amour. Ainsi il faut connaître le naturel de La Fage, que je ne connais point, pour décider du caractère de son attachement.

Je ne vous parle ici que d’après de très nombreuses expériences. Je n’ai aimé véritablement qu’une femme en ma vie, et cette femme en a fait le destin. Le moment où elle m’a rendu heureux a multiplié à l’infini (je ne dis pas ses droits, ce n’est là qu’un procédé tout simple pour un homme d’honneur, et ce procédé a été le mien avec toutes les femmes), je dis ses charmes et mon amour ; et depuis cette époque qui fait palpiter mon cœur comme si j’y touchais encore, mon ivresse et ma passion n’ont été qu’en augmentant. Toutes les autres femmes que j’ai rencontrées, parmi lesquelles il en est d’infiniment plus jolies, et même quelques-unes de plus brillantes par l’extérieur de l’esprit, ont très vite ennuyé mon imagination mobile et mes goûts non moins volages. Ceci répond à un mot énergique de votre lettre : aujourd’hui l’idole d’un homme, demain l’objet de ses mépris… Non, mon amie, non, cela n’est jamais à craindre, si l’on est véritablement aimée.
Je saurai mieux que vous si vous l’êtes, et je vous jure de vous dire la vérité. Croyez que La Fage ne m’échappera pas ; je sais trop bien l’histoire du cœur humain en amour pour pouvoir y être trompé ! En attendant, tranquillisez-vous, ô mon aimable amie ; ne vous repaissez pas de craintes presque toujours mal fondées. Votre mot : son arrêt ou le mien m’a fait frémir. Ô mon amie, une âme telle que la vôtre ne brise pas un amour de sept années sans se déchirer en lambeaux.

Répondons à votre lettre dont deux lignes qui m’ont bouleversé ont déjà occupé deux pages. J’approuve, comme vous sentez, tous les arrangements qu’il vous plaira dicter pour notre correspondance. Je vous fais seulement l’observation qu’une lettre perdue me donnerait des agitations effroyables ; vous ne connaissez pas la sensibilité de mon cœur. Quant à votre facilité de recevoir mes lettres, certainement je n’aurai jamais été vous interroger, mais je m’étais bien prémuni contre toute imprudence. […]
D’ailleurs, il est des mystères de tendresse comme de volupté qu’un œil profane ne doit pas souiller, et je ne vous déguise pas que Baudouin m’a paru trop instruit. Au reste, rien n’est plus noble, plus rempli de décence et de candeur que la profession de foi que vous me faites à cet égard ; et elle m’a pénétré d’estime, de respect même pour vos parents : je dis de respect, parce que leur conduit développe aussi un esprit au-dessus des préjugés qu’une âme noble, tendre et compatissante… Au reste, mon amie, je vous reprocherai un mot de votre lettre comme un crime de lèse-amourune faute… ma faiblesseÔ belle Dauvers, que je suis loin de donner de telles épithètes à la tendresse même la plus passionnée et la plus docile !

La pudeur est le plus bel ornement, le trésor le plus précieux et l’honneur de votre sexe […] ; mais ma charmante amie, je vous que je n’ai jamais compris ce qu’est un prétendu devoir dont l’exact accomplissement serait la dissolution de tous les autres. La vertu ressemble aussi peu à ce que l’on nomme ordinairement ainsi qu’au vice même ; et la pudeur n’a rien de commun avec cette exigence monacale et contradictoire à la nature, vulgairement appelée continence, si l’on entend ce mot dans l’acception rigide des dévots et non pas dans son rapport avec les bonnes mœurs. La véritable vertu ne dépend point du caprice des mortels, des illusions des fanatiques, des diverses spéculations des moralistes, des dogmes, des rites, des temps, des lieux, des sexes ; elle consiste dans un cœur droit, sensible, sincère, et dans l’exercice de toutes ses facultés.
L’honneur prescrit à une femme de n’avoir qu’un amant, de se respecter en lui d’être fidèle à ses sentiments, incapable de légèreté et même en un sens d’inconstance. L’honneur proscrit tout plaisir qui n’est point appelé par l’amour comme une honteuse lubricité, mais jamais le sentiment lascif ; la femme la plus chaste peut être la plus voluptueuse, et les libertins seuls confondent ces mots jouir et corrompre ; aussi la véritable volupté leur est-elle interdite à jamais ; ils flétrissent également la beauté morale et la beauté physique : mais un véritable amant prodigue aux charmes de sa maîtresse ses transports, et son adoration à sa vertu !…

Pardon, ô ma belle amie, pardon à vous et à votre farouche pudeur de m’être un peu étendu sur ce sujet ; mais outre que c’est en quelque sorte la cause de l’amour que je n’ai jamais désertée, je voudrais vous mettre en paix avec vous-mêmes, et je crains que vous n’y soyez pas. Laissez les dévotes qui ne le sont devenues que par le maléfice des années calomnier l’amour et les sens ; les vaines apparences qu’elles appellent pitié sont des compliments qu’elles adressent à la vertu. Dans leur jeunesse, elles l’ont fait consister à bien cacher leurs intrigues ; elles croient ensuite tout réparer par des momeries et surtout par une aigre sévérité. Pour vous qui avez de la candeur et de la force de tête, dites-vous bien : la sensibilité aiguise les sens, pourquoi réprouverions-nous les mouvements impérieux de la nature ? Les sensations sont-elles moins son ouvrage que les sentiments ? et ne serait-ce que pour nous livrer de pénibles combats qu’elle aurait si inséparablement uni ces deux ressorts de l’humanité ? Qu’on détermine donc le moment où il sera permis d’écouter ses sens, si c’est pas celui où l’amour les embrase ! Voilà ma morale que je professe devant Dieu et défendrais devant les hommes, et qui vous prouvera du moins que j’ai comparé mes passions à mes principes.

[…] Adieu, ma belle et charmante amie : vous me dites de veiller à ma santé, et moi je vous dis de veiller à votre cœur ; ceci m’intéresse plus que cela. Je suis à jamais à vos ordres, et l’hommage de mon dévouement et de mon respect est votre propriété.

( Mirabeau, Lettres à Julie, écrites du donjon de Vincennes, Paris, Plon, 1903. ) - (Source image : Portrait de Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau, par Joseph Boze, vers 1798 © domaine public)
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