Lettre de Neal Cassady à Jack Kerouac

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Quand Kerouac vivait avec Cassady, tout comme Gauguin et Van Gogh, ou Nietzsche et Wagner…

Jack Kerouac meurt le 21 octobre 1969 à 47 ans. Son ami Neal Cassady meurt en 1968 à 42 ans. Ces deux hommes ont bien des points communs. Ils se ressemblent physiquement. Ils sont morts jeunes. L’un et l’autre ont connu les cachots des prisons américaines. Ils ont été compagnons de route et c’est Neal Cassady qui inspire à Kerouac le personnage de Dean Moriarty dans son livre Sur la route.
En 1947, Neal se rend à New York en compagnie de LuAnne Henderson, une fille de seize ans épousée à sa sortie de prison en 1945, avec l’ambition d’apprendre la philosophie auprès d’Allen Ginsberg. Allen présente Neal à Jack Kerouac. Les trois jeunes gens partagent de longs moments ensemble où alcool, drogue et sexe font bon ménage Fin 1950 Cassady, Kerouac, Franck Jeffries et William Burroughs zonent ensemble au Mexique. Après avoir plaqué ses amis pour rentrer à New York, Cassady voudrait que Kerouac s’installe chez lui…

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20 juin 1951

CHER JACK,

Bon, maintenant écoute, soyons sérieux. Tu vas écrire un autre livre, hein ? J’essaie d’en écrire un, pas vrai ? Tu m’aimes, non ? Je t’aime, non ? Si nous sommes si foutrement doués, alors pense aux bons moments que passeront les historiens du futur en se penchant sur la deuxième moitié de 1951, quand K. vivait avec C., tout comme Gauguin et Van Gogh, ou Nietzsche et Wagner, ou d’autres, et en découvrant combien C. a appris durant cette période de travail acharné à la recherche d’une nouvelle voie, pendant que K. perfectionnait son art, et com­ment, sous la tutelle du jeune maître K., C. a surmonté la plupart de ses problèmes d’écriture, et comment K. a écrit son meilleur livre dans le fantastique grenier de C., etc., etc. etc. Non, mais maintenant écoute ; tu aurais une entière liberté, un super endroit où écrire, une voiture pour aller faire un tour, la satisfac­tion de savoir que tu m’aides au moment où j’en ai le plus besoin. Pas de prises de tête, des super livres à lire, de la musique à écouter, la vie à contempler, levé à l’heure que tu veux, couché à l’heure que tu veux, pas de loyer à payer, et avant tout, un vrai temps pour toi où, alors que tu traverses vraiment une passe difficile comme en ce moment, confronté à des emmerdes et dépensant ton argent pour louer ton propre appert – exactement ce que tu es en train de faire – tu viens me voir pour te reposer et te détendre, et tu as à ta disposition un endroit avec absolument tout ce dont tu pourrais avoir besoin, déjà aménagé pour toi. Tout ce que tu as à faire, c’est profiter de mon hospitalité, comme pour un week-end qui durerait plusieurs mois dans un domaine au milieu de la campagne anglaise, et te dire que tu as besoin d’un coin tranquille où être libre et où écrire un nouveau livre, et te pencher sur ces quelques trucs que tu as sans doute envie de découvrir pendant que tu as l’op­portunité de flemmarder et de le faire, un temps pour rassemble lequel raffermir ton âme ; il n’y a pas que le jazz, les chattes et l’éclate comme tu le sais si bien, et avant de t’en donner à cœur joie en partant pour quelque destination lointaine, avant d’être vraiment prêt, tu dois venir ici pour m’écouter et transformer en ciment la glaise de nos vies.

 

lettres

couverture

( Neal Kassidy Dingue de la vie et de toi et de tout Editions Finitude puis Point Poche : correspondance éditée avec le concours de la Fondation d’entreprise La Poste )
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