Lettre de Neal Cassady à Jack Kerouac

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La perfection suprême de son être était complètement à moi.

Neal Cassady (8 février 1926 – 4 février 1968) est un poète et écrivain américain. Proche d’Allen Ginsberg, il était le compagnon de route de Jack Kerouac, et presque sa muse ! En effet, c’est lui qui a inspiré le personnage de Dean Moriarty, le héros de On the Road. Séducteur, flamboyant de liberté et de fureur de vivre, Neal Cassady serait, aux yeux de Kerouac, « le type idéal pour la route », comme le montre l’anecdote étoffée dans la lettre suivante. D’ailleurs, le style saccadé des lettres de Cassady aurait également inspiré l’auteur de Sur la route.

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7 mars 1947

Cher Jack,

Je suis dans un bar, sur Market Street. J’ai bu, je ne suis pas encore bourré mais ça va pas tarder. Je suis là pour deux raisons : j’ai cinq heures à tirer avant le bus pour Denver, et surtout, c’est plus important,  je suis ici (à boire) à cause d’une femme, et quelle femme ! Pour te la faire dans l’ordre :

J’étais dans le bus. Quand il s’est arrêté à Indianapolis pour prendre plus de passagers, une Vénus de Milo incarnée, parfaitement proportionnée, intello, passionnée, m’a demandé si le siège d’à côté était pris !!! J’ai avalé ma salive (bourré), j’ai gargouillé de la gorge et j’ai bégayé : NON !!! (Expression étrange, en fin de compte : comment peut-on bégayer « non » ?) Elle s’est assise — je suais à grosses gouttes — et elle a commencé à parler. Je savais que ce serait des généralités, alors pour l’encourager j’ai gardé le silence.

Elle (elle s’appelait Patricia) était montée dans le bus à huit heures du soir (il faisait noir !). Je n’ai pas parlé avant dix heures du soir. Pendant les deux heures d’intervalle, j’ai pensé que j’allais me la faire, mais surtout j’ai pensé à COMMENT j’allais me la faire.

Bien entendu, je ne peux pas citer la conversation mot pour mot, mais je dois quand même essayer de te donner l’essentiel de ce qui s’est passé entre dix heures et deux heures du matin.

Sans une seule remarque préliminaire objective (« comment tu t’appelles ? », « qu’est-ce que tu fais ? », etc.) je me suis lancé en parlant de manière complètement délibérée, complètement subjective et personnelle, en allant pour ainsi dire « tout au fond d’elle ». Pour le dire vite (parce que j’ai de plus en plus de mal à écrire), avant deux heures du mat je lui avais fait jurer amour éternel, honnêteté subjective totale envers moi et satisfaction immédiate. En prévision d’encore plus de plaisir, je ne lui ai pas permis de me sucer dans le bus, à la place on a joué ensemble comme on dit.

Sachant que la perfection suprême de son être était complètement à moi (quand j’aurai retrouvé ma logique, je te raconterai toute son histoire et ses raisons psychologiques d’être amoureuse de moi), je ne voyais aucun obstacle à mon bon plaisir, mais même les meilleurs plans peuvent toujours foirer, et mon problème en l’occurrence, c’était sa sœur, cette garce.

Pat m’avait dit que sa raison d’aller à Saint-Louis était de voir sa sœur. Elle lui avait envoyé un télégramme pour fixer le rendez-vous à la gare routière. Alors, pour se débarrasser de la sœur, on a jeté un œil sur la gare routière quand on est arrivé à Saint-Louis à quatre heures du mat, pour voir si elle (la sœur) était là. Si elle n’y était pas, Pat n’avait qu’à récupérer sa valise et se changer dans les toilettes, et on se serait allés dans une chambre d’hôtel pour une nuit (ou des années ?) de béatitude totale. La sœur n’était pas visible, donc Elle (note bien la majuscule) a retiré son sac et elle est partie aux toilettes pour se changer — points de suspension…

Il est nécessaire que le paragraphe suivant soit écrit de façon complètement objective. —

Edith (sa sœur) et Patricia (mon amour) sont sorties du pipi-room main dans la main (je peux pas décrire mes sentiments). Apparemment, Edith (beurk) est arrivé tôt à la gare et s’est sentie fatiguée en attendant Patricia, alors elle s’est retirée pour faire un somme. C’est pour ça que Pat et moi ne l’avions pas vue.

Mes efforts désespérés pour sauver Pat des griffes d’Edith ont échoué. Même la terreur de Pat et son sentiment d’être comme une esclave sous l’emprise de sa sœur se sont rebellés pour dire qu’elle devait voir « quelqu’un » et irait trouver Edith plus tard. Tout a foiré. Edith n’était pas folle ; elle a vu ce qui se passait entre Pat et moi.

Bref, pour résumer : Pat et moi sommes restés plantés à la gare (en plein devant sa sœur) et on s’est monté la tête sur le vœu de ne plus jamais tomber amoureux. Puis j’ai repris le bus pour Kansas City, et Pat est rentrée, docilement, sous la houlette de sa sœur. Hélas, cent fois hélas…

Dans le découragement le plus total (essaie un peu de te mettre à ma place), j’étais dans le bus qui avançait vers Kansas City. À Columbia (Missouri) j’ai bien accroché avec une jeune vierge (19 ans) complètement passive et elle a pris le siège à côté de moi… Dans mon découragement à l’idée d’avoir perdu Pat, Pat la parfaite, j’ai décidé de m’assoir à l’avant du bus, derrière le chauffeur, à la lumière du jour, et de la séduire. Et j’ai parlé de 10 heures et demie du matin à 2 heures et demie de l’aprèm. Quand j’ai fini, elle (troublée, toute sa vie était remise en question, elle était métaphysiquement ébahie devant moi, pleine de passion dans son immaturité) a appelé ses connaissances à Kansas City et elle est venue dans un parc avec moi (il commençait juste à faire noir) et je l’ai baisée ; je l’ai baisée comme jamais ; toute mon émotion contenue trouvait un soulagement dans cette jeune vierge (elle l’était vraiment), vierge qui est d’ailleurs institutrice ! Imagine, elle avait passé deux ans à Saint-Teacher College du Missouri et maintenant elle est prof au collège. (Je n’arrive plus à penser droit.)

Je vais arrêter d’écrire. Ah oui, pour me libérer un petit moment de mes émotions : tu dois lire Les Âmes mortes (Gogol y exprime ses visions profondes), il y a des parties qui te ressemblent pas mal.

Je développerai plus tard (peut-être ?) mais pour l’instant je suis bourré et content (après tout, je suis déjà libéré de Patricia, grâce à la jeune vierge. Je n’ai pas de nom pour elle.). C’est sur les notes joyeuses de Les Young (« Jumping at Mesners ») que je suis en train d’écouter que je te laisse.

À mon frère,

Tiens bon !

N.L. Cassady

P.S. : J’ai oublié de dire que les parents de Patricia vivent à Ozone Park et, bien sûr, puisque son nom de famille est Lague, elle est canadienne, comme toi. Je t’écris bientôt, Neal

P.P.S. S’il te plaît, reçois cette lettre illisible comme une chaîne ininterrompue de pensées désordonnées, merci. N.

P.P.P.S. Renvoyé, renvoyé, écrit renvoyé, continue à bosser dur, finis ton roman et trouve, à travers la connaissance, de la force dans la solitude au lieu de désespérer. À propos je commence aussi un roman, « crois-le ou non ». Salut.

( http://www.lettersofnote.com/search/label/jackkerouac © Traduction par DesLettres ) - (Source image : Neal Cassady (right) with fellow beatnik Jack Keourac © Creative Commons)
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