Lettre de Nicolas Boileau à Charles Perrault

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Vous voyez, Monsieur, qu'à proprement parler nous ne sommes point d'avis différent sur l'estime qu'on doit faire de notre nation et de notre siècle

Nicolas Boileau (1er novembre 1636 à Paris – 13 mars 1711) et Charles Perrault (12 janvier 1628 – 16 mai 1703) font partie des grands auteurs du XVIIe siècle, le premier comme poète et critique, le second comme conteur. Farouchement opposés dans la Querelle des Anciens et des Modernes — Perrault étant le chef de file des Modernes — les deux hommes se querellent puis se réconcilient par lettres interposées, comme en témoigne cette missive de Boileau. Le témoignage d’une querelle historique !

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Monsieur,

Puisque le public est instruit de notre démêlé, il est bon de lui apprendre aussi notre réconciliation, et de ne pas lui laisser ignorer qu’il en a été de notre querelle sur le Parnasse comme de ces duels d’autrefois, que la prudence du roi a si sagement réprimés, où, après s’être battus à outrance, et s’être quelquefois cruellement blessés l’un l’autre, on s’embrassait et on devenait sincèrement amis. Notre duel grammatical s’est même terminé encore plus noblement ; et je puis dire, si j’ose vous citer Homère, que nous avons fait comme Ajax et Hector dans l’Iliade, qui, aussitôt après leur long combat en présence des Grecs et des Troyens, se comblent d’honnêtetés et se font des présents.

En effet, Monsieur, notre dispute n’était pas encore bien finie, que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer vos ouvrages, et que j’ai eu soin qu’on vous portât les miens. Nous avons d’autant mieux imité ces deux héros du poème qui vous plaît si peu, qu’en nous faisant ces civilités nous sommes demeurés, comme eux, chacun dans notre même parti et dans nos mêmes sentiments ; c’est-à-dire, vous toujours bien résolu de ne point trop estimer Homère ni Virgile, et moi toujours leur passionné admirateur. Voilà de quoi il est bon que le public soit informé ; et c’était pour commencer à le lui faire entendre que, peu de temps après notre réconciliation, je composai une épigramme qui a couru, et que vraisemblablement vous avez vue. La voici :

Tout le trouble poétique
A Paris s’en va cesser ;
Perrault l’anti-Pindarique
Et Despréaux l’Homérique
Consentent de s’embrasser.
Quelque aigreur qui les anime,
Quand, malgré l’emportement,
Comme eux l’un l’autre on s’estime,
L’accord se fait aisément.
Mon embarras est comment
On pourra finir la guerre
De Pradon et du parterre.

Vous pouvez reconnaître, Monsieur, par ces vers, où j’ai exprimé sincèrement ma pensée, la différence que j’ai toujours faite de vous et de ce poète de théâtre dont j’ai mis le nom en oeuvre pour égayer la fin de mon épigramme : aussi était-ce l’homme du monde qui vous ressemblait le moins.
Mais maintenant que nous voilà bien remis, et qu’il ne reste plus entre nous aucun levain d’animosité ni d’aigreur, oserais-je, comme votre ami, vous demander ce qui a pu depuis longtemps vous irriter, et vous porter à écrire contre tous les plus célèbres écrivains de l’antiquité ? est-ce le peu de cas qu’il vous a paru qu’on faisait parmi nous des bons auteurs modernes ? Mais où avez-vous vu qu’on les méprisât ? Dans quel siècle a-t-on plus volontiers applaudi aux bons livres naissants que dans le nôtre ?

[…]

Et qui est-ce qui n’a point admiré les comédies de Molière ? Vous-même, Monsieur, pouvez-vous vous plaindre qu’on n’y ait pas rendu justice à votre Dialogue de l’Amour et de l’Amitié, à votre poème sur la Peinture, à votre Epître sur M. de la Quintinie, et à tant d’autres excellentes pièces de votre façon ? On n’y a pas véritablement fort estimé nos poèmes héroïques ; mais a-t-on tort ? et ne confessez-vous pas vous-même, en quelque endroit de vos Parallèles, que le meilleur de ces poèmes est si dur et si forcé qu’il n’est pas possible de le lire ?
Quel est donc le motif qui vous a tant fait crier contre les anciens ? Est-ce la peur qu’on ne se gâtât en les imitant ? Mais pouvez-vous nier que ce ne soit au contraire à cette imitation-là même que nos plus grands poètes sont redevables du succès de leurs écrits ? Pouvez-vous nier que ce ne soit au contraire à cette imitation-là même que nos plus grands poètes sont redevables du succès de leurs écrits ?

[…]

D’où a pu donc venir votre chaleur contre les anciens ? Je commence, si je ne m’abuse, à l’apercevoir. Vous avez vraisemblablement rencontré, il y a longtemps, dans le monde, quelques-uns de ces faux savants, tels que le président de vos Dialogues, qui ne s’étudient qu’à enrichir leur mémoire, et qui, n’ayant d’ailleurs ni esprit, ni jugement, ni goût, n’estiment les anciens que parce qu’ils sont anciens ; ne pensent pas que la raison puisse parler une autre langue que la grecque ou la latine, et condamnent d’abord tout ouvrage en langue vulgaire. Ces ridicules admirateurs de l’antiquité vous ont révolté contre tout ce que l’antiquité a de plus merveilleux. Vous n’avez pu vous résoudre d’être du sentiment de gens si déraisonnables, dans la chose même où ils avaient raison. Voilà, selon toutes les apparences, ce qui vous a fait faire vos Parallèles. Vous vous êtes persuadé qu’avec l’esprit que vous avez, et que ces gens-là n’ont point, avec quelques arguments spécieux, vous déconcerteriez aisément la vaine habileté de ces faibles antagonistes ; et vous y avez si bien réussi, que, si je ne me fusse mis de la partie, le champ de bataille, s’il faut ainsi parler, vous demeurait ; ces faux savants n’ayant pu, et les vrais savants, par une hauteur peut-être un peu trop affectée, n’ayant pas daigné vous répondre. Permettez-moi cependant de vous faire ressouvenir que ce n’est point à l’approbation des faux ni des vrais savants que les grands écrivains de l’antiquité doivent leur gloire, mais à la constante et unanime admiration de ce qu’il y a eu dans tous les siècles d’hommes sensés et délicats, entre lesquels on compte plus d’un Alexandre et plus d’un César.

[…]

Ne pourrait-on point donc, Monsieur, aussi galant homme que vous l’êtes, vous réunir de sentiments avec tant de si galants hommes ? Oui, sans doute, on le peut ; et nous ne sommes pas même, vous et moi, si éloignés d’opinion que vous pensez. En effet, qu’est-ce que vous avez voulu établir par tant de poèmes, de dialogues, et de dissertations sur les anciens et sur les modernes ? Je ne sais si j’ai bien pris votre pensée ; mais la voici, ce me semble. Votre dessein est de montrer que, pour la connaissance surtout des beaux-arts, et pour le mérite des belles-lettres, notre siècle, ou, pour mieux parler, le siècle de Louis-le-Grand, est non-seulement comparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de l’antiquité, et même au siècle d’Auguste. Vous allez donc être bien étonné quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de votre avis, et que même, si mes infirmités et mes emplois m’en laissaient le loisir, je m’offrirais volontiers de prouver, comme vous, cette proposition la plus à la main. A la vérité, j’emploierais beaucoup d’autres raisons que les vôtres, car chacun a sa manière de raisonner ; et je prendrais des précautions et des mesures que vous n’avez point prises.
Je n’opposerais donc pas, comme vous l’avez fait, notre nation et notre siècle seuls à toutes les autres nations et à tous les autres siècles joints ensemble: l’entreprise, à mon sens, n’est pas soutenable. J’examinerais chaque nation et chaque siècle l’un après l’autre ; et, après avoir mûrement pesé en quoi ils sont au-dessus de nous, et en quoi nous les surpassons, je suis fort trompé si je ne prouvais invinciblement que l’avantage est de notre côté.

[…]

Vous voyez, Monsieur, qu’à proprement parler nous ne sommes point d’avis différent sur l’estime qu’on doit faire de notre nation et de notre siècle ; mais que nous sommes différemment de même avis. Aussi n’est-ce point votre sentiment que j’ai attaqué dans vos Parallèles, mais la manière hautaine et méprisante dont votre abbé et votre chevalier y traitent des écrivains pour qui, même en les blâmant, on ne saurait, à mon avis, marquer trop d’estime, de respect et d’admiration. Il ne reste donc plus maintenant, pour assurer notre accord, et pour étouffer entre nous toute semence de dispute, que de nous guérir l’un et l’autre, vous, d’un penchant un peut trop fort à rabaisser les bons écrivains de l’antiquité ; et moi, d’une inclination un peu trop violente à blâmer les méchants et même les médiocres auteurs de notre siècle. C’est à quoi nous devons sérieusement nous appliquer. Mais, quand nous n’en pourrions venir à bout, je vous réponds que, de mon côté, cela ne trouvera point notre réconciliation, et que, pourvu que vous ne me forciez point à lire le Clovis ni la Pucelle, je vous laisserai tout à votre aise critiquer l’Iliade et l’Enéide, me contentant de les admirer, sans vous demander pour elles cette espèce de culte tendant à l’adoration que vous vous plaignez, en quelqu’un de vos poèmes, qu’on veut exiger de vous […].

Voilà, Monsieur, ce que je suis bien aise que le public sache; et c’est pour l’en instruire à fond que je me donne l’honneur de vous écrire aujourd’hui cette lettre, que j’aurai soin de faire imprimer dans la nouvelle édition qu’on fait en grand et en petit de mes ouvrages.

[…]

Du reste, je vous prie de croire que je vous estime comme je dois, et que je ne vous regarde pas simplement comme un très-bel esprit, mais comme un des hommes de France qui a le plus de probité et d’honneur. Je suis, etc.

( https://books.google.fr/books?id=EyYQAAAAYAAJ&pg=PA349&lpg=PA349&dq=lettre+Boileau+Charles+Perrault&source=bl&ots=Oba-iieVis&sig=y3QzBAu4EJSSMjri-w619QWCKoY&hl=fr&sa=X&ei=p7KrVJ-fKYn1UqHbgbAL&ved=0CCAQ6AEwADgK#v=onepage&q=lettre%20Boileau%20Charles%20Perrault&f=false ) - (Source image : Portrait de Nicolas Boileau-Despréaux, par Hyacinthe Rigaud (1704), château de Versailles © domaine public / Charles Perrault, auteur inconnu, 17ème siècle, Château de Versailles © domaine public)
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