Lettre de Nietzsche à Cosima Wagner

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Vous, la femme la plus vénérée de mon cœur.

Friedrich Wilhelm Nietzsche, l’un des philosophes les plus décapants et influents du XIXe siècle, critique acharné du christianisme, eut une amitié orageuse avec Richard Wagner (22 mai 1813 – 13 février 1883). Il a dédicacé au compositeur sa première grande œuvre, La Naissance de la Tragédie, mais a aussi écrit deux violentes attaques, Le Cas Wagner et Nietzsche contre Wagner. Fasciné par ce musicien hors pair, il tombe également amoureux de sa femme, Cosima. Lorsqu’il perd la raison à la fin de sa vie, il écrit des cartes postales à Cosima : « Je t’aime Ariane ».
Cette lettre, écrite quelques années avant sa mort et alors qu’il avait encore toute sa tête, survient après le décès de Wagner. Nietzsche tente alors de venir au secours de Cosima, dans une lettre emplie d’amour, de bienveillance et de conseils précieux en période de deuil… Un Nietzsche méconnu en somme !

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Mi-février 1883

Vous n’avez vécu que pour une seule chose et vous lui avez tout sacrifié ; par-delà l’homme, vous avez connu l’idéal, et c’est à lui, qui ne saurait mourir, que vous appartenez, qu’appartient votre nom pour toujours et par-delà l’amour de cet homme, vous avez saisi la chose la plus élevée que son amour et son espérance ont conçue : c’est cela que vous avez servi, c’est à cela que vous appartenez, vous et votre nom pour toujours — car cela ne meurt pas avec un homme quand bien même c’est en lui que c’est né.

Je vous vois aujourd’hui comme je vous ai toujours vue, même de loin, vous, la femme la plus vénérée de mon cœur.

Peu nombreux sont ceux qui veulent une chose pareille, et parmi eux, qui est, comme vous, capable d’y parvenir ?

Jadis, vous ne refusiez pas d’écouter ma voix dans des situations graves : à présent donc, alors que je viens d’apprendre la nouvelle, tandis que vous vivez l’épreuve la plus dure, je ne sais pas exprimer ce que je ressens autrement qu’en vous disant tout, à vous et seulement à vous — je ne sais pas le faire autrement qu’autrefois — la femme la plus admirable qui puisse exister dans mon cœur.

Nous n’avons pas été adversaires pour de petites choses. Ce n’est pas ce que vous perdez, mais ce que vous possédez à présent qui se tient devant mon âme : il y aura peu d’êtres qui diront avec un sentiment aussi profond : ainsi, tout cela était mon devoir — cela était également tout ce que je possédais — ce que j’ai fait pour cet unique, et rien […]

Je pense qu’avec tout cela je parle de vous, très chère et admirable dame ? Mais je pense qu’avec tout cela, j’ai également parlé tout à fait de lui. Oui, il est devenu difficile à présent de parler de vous seule.

Je ne crois absolument pas à de quelconques mondes encore cachés dont on pourrait retirer quelque consolation. La vie est tout aussi profonde et lourde de conséquences que notre capacité de la rendre profonde et lourde de conséquences : mais il y en a qui ont la capacité, à partir de cent horribles hasards qui ne sont pas entre nos mains, de toujours reconstruire la raison et la beauté par la croyance à la raison et à la beauté — c’est là la meilleure bonne volonté et la meilleure bonne puissance.

Ce fut et c’est votre puissance au plus haut point. Il y a encore et toujours le combat ; et les premières œuvres figurées sont encore et toujours à prendre d’assaut. Voilà que la vision de la vie est dure, épouvantable — et quand on en voit un qui, pour l’amour de nouvelles couleurs et sonorités, — comme un […]

Avant, vous ne vous êtes pas refusée à écouter ma voix dans des situations graves : et à présent, où la nouvelle me parvient que la chose la plus grave vous a touchée, je ne sais pas faire autrement que ce que j’ai fait autrefois et vous prie d’en faire autant — je n’ai aucun moyen d’assumer le sentiment, que me donne cette nouvelle, autrement qu’en le dirigeant entièrement sur et seulement sur vous.

Ce n’est pas ce que vous perdez, mais ce que vous possédez à présent, qui doit être présent à mon âme : comment vous avez le droit de vous parler à présent : « Voilà ce que j’ai accompli, voilà ce qu’a exigé mon devoir, ce que j’ai fait pour cet être unique, et j’ai tout fait et apporté et ne me suis pas ménagée, j’ai été impitoyable, et où se trouve la goutte de sang que j’ai gardée en moi : un calme profond derrière toute douleur : Je le sens. Et c’est ainsi que je l’ai voulu autrefois. »

Se dépenser jusqu’à la dernière goutte de sang et sans ménagement ainsi […]

Par-delà l’amour de cet homme, j’ai saisi la chose la plus élevée que pût concevoir son espérance ; c’est cela que j’ai servi, et c’est à cette chose la plus élevée, qui ne saurait mourir, que j’appartiens, moi et mon nom de toute éternité. Ainsi, je vous voir aujourd’hui, et ainsi je vous ai toujours vue, même de très loin — telle que la femme la plus admirable qui soit dans mon cœur.

Peu nombreux sont ceux qui exigent d’eux-mêmes ce que vous exigez : et parmi ceux-là — qui aura la même capacité que vous avez et avez eue ! Il y a toujours un combat, à travers toute grande vie, de part en part, et nombreuses seraient les raisons qui rendraient la vue d’une telle vie de combat douteurs dure et horrifiante.

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( Cosima Wagner, Friedrich Nietzsche, Lettres, Le Cherche Midi, coll. « Amor Fati », 1995 ) - (Source image : Nitzesche en 1882 / Cosima Wagner à Londres en 1877 © Wikimedia Commons)
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