Lettre de Niki de Saint Phalle à sa mère

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Maman, j'ai conquis le monde pour vous

Niki de Saint Phalle (29 octobre 1930 – 21 mai 2002) est l’une des artistes les plus populaires du XXème siècle , plasticienne, peintre, sculptrice et réalisatrice de films. Son œuvre est marquée par son féminisme et sa radicalité de pensée qui donnent lieu à des créations atypiques et originales, comme « Nanas ». Dans cette lettre très intense, elle remercie sa mère d’avoir su faire preuve de rigueur et de sévérité, de lui avoir inculqué l’ambition, mais elle proclame aussi leurs différences fondamentales.

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Maman, je vous reprochais

d’être trop stricte.

Aujourd’hui je vous en remercie,

parce que je réalise combine j’ai

appris grâce à votre discipline.

Elle m’a permis de devenir

une acharnée de travail.

JE VOUS EN REMERCIE.

Maman, vous étiez

différente des autres mères.

Elles, elles voulaient avant

tout que leurs enfants

soient HEUREUX.

Vous, vous étiez ambitieuse.

Vous vouliez que nous réussissions.

Notre bonheur personnel

vous semblait moins important.

Vous vouliez que nous soyons

capables de faire

de grandes choses
Maman, vous vouliez être fière de nous.
Papa, lui, n’avait pas votre ambition.
Entre nous, j’ai conquis le monde pour

vous. Vous étiez la mère dont j’avais
besoin. Je suis une guerrière. Qu’aurais-je

fait d’une mère qui m’aurait étouffée

d’amour ? Je me rappelle que lorsque

vous veniez visiter mon atelier — j’étais à

l’époque mariée à Harry Mathews —

vous cachiez de vos mains vos yeux

magnifiques pour ne pas voir mes

horribles peintures. Naturellement, cela

me plongeait dans une rage folle, mais

c’était très stimulant. Vous détestiez
Harry. Vous avez eu l’impression qu’il

s’appropriait mon rôle de femme, quand

vous l’avez vu en train de nettoyer

l’appartement avec un aspirateur. Vous

ne pouviez pas comprendre. Vos idées

sur les rôles de chacun dans le couple

étaient trop rigides.

Je me souviens du jour où je vous ai

présenté Jean Tiguely, Maman. Nous

sommes allés manger à la Coupole.

Vous avez déclaré :

« Je ne mangerai pas avec l’amant de

ma fille. Pourquoi ne peux-tu pas rester

avec ton mari et prendre secrètement

un amant comme tout le monde ? »

Cette scène amusa beaucoup Jean,

mais moi je quittai la table, furieuse.

A partir de ce jour, chaque fois que

vous verrez Jean, il flirtera avec vous

et cela vous plaira. Vous n’étiez pas la

grande sainte nitouche que vous

prétendiez être, Maman. Je me souviens

de plusieurs de vos amants, à l’époque

de mon adolescence. Il y en avait un

en particulier, un journaliste de guerre

français, un beau mec, que je détestais.

Pour vous, Maman, tout devait être

caché. Le secret et l’hypocrisie faisaient partie des règles du jeu. Moi, je ferais

le contraire,

JE MONTRERAIS TOUT,

mon cœur, mes émotions,

le vert, le rouge, le jaune,

toutes les couleurs

Je montrerais aussi ma peur, ma

rage, mon fou rire et ma tendresse

dans mon travail. Dans la vie

quotidienne, je resterais timide.

Je trouverais beaucoup plus difficile

d’exprimer mes sentiments. Mon art me

permettrait de me montrer sans masque.

Je regrette que vous ne soyez plus là,

Maman. J’aimerais tellement vous

prendre par la main et vous montrer

« Le jardin des Tarots »

Merci Maman.

VOUS ME MANQUEZ

Love Niki.

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( Lettres à ma mère, Petite histoire des relations maternelles et filiales à travers la correspondance de personnages célèbres, prés. Didier Lett, éd. Le Robert, 2016. ) - (Source image : Niki de Saint Phalle by Lothar Wolleh, 1970, Wikimedia Commons)
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