Lettre de Nikolaï Gogol à propos des femmes

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La beauté de la femme est encore un mystère.

Nikolaï Gogol (31 mars (ou 1er avril ?) 1809 – 4 mars 1852) est l’un des plus grands écrivains classiques de la littérature russe. Avec Les Âmes mortes ou les Nouvelles de Pétersbourg, il déploie un mysticisme fascinant, qui tourne à l’obsession conservatrice dans les années 1840 — car l’obsession de Gogol est de sauver la Russie et l’âme russe. C’est à cette période qu’il adresse la lettre suivante à une inconnue, Madame Sologoub, née Vielgorskaïa. Pour lui, le rôle de la femme dans la société est lié à sa dimension spirituelle, à son « âme céleste ». Lui aussi tourmenté par la question du salut, Dostoïevski atteste de la profonde influence exercée par Gogol sur ses pairs : « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol », aurait-il écrit.

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Année 1846

Votre sentiment est que vous ne pouvez avoir aucune influence sur la société ; je pense le contraire. L’action de la femme peut être très grande, surtout aujourd’hui, étant donné l’organisation ou plutôt la désorganisation actuelle de la société où se présentent, d’une part, la lassitude de l’éducation civique, de l’autre, une certaine indifférence de l’âme, une fatigue morale qui exige un stimulant. La collaboration de la femme est nécessaire pour réaliser cette renaissance. Cette vérité s’est brusquement répandue dans toutes les parties du monde, sous forme d’un pressentiment obscur — et tous attendent de la femme qu’elle agisse.

Laissons de côté les autres problèmes et étudions notre Russie et plus spécialement ce qui nous frappe si souvent : tous les genres d’abus.

La plus grande partie des concussions (iniquités commises au service) et autres mauvaises actions dont on accuse les fonctionnaires et les hommes non-fonctionnaires de toutes classes, est causée par : les gaspillages que pratiquent les femmes, grâce à leur soif de paraître dans le grand et le petit monde, en exigeant beaucoup d’argent de leurs maris ; ou le vide de leur vie de famille adonnée à des rêves idéaux et non pas consacrée à l’essence même de leurs obligations qui sont plusieurs fois plus belles et plus élevées que tous leurs rêves possibles. Les maris ne se permettraient pas la dixième partie des désordres qu’ils commettent si leurs femmes accomplissaient [un] tant soit peu leur devoir.

L’âme de l’épouse est le talisman gardien du mari, le préservant de toute contagion morale. Elle est la force qui le maintient sur la voie droite et le guide qui le ramène du chemin tortueux du mensonge dans celui de la vérité. Et l’âme de l’épouse peut être aussi la perte de l’époux, sa mort pour toujours.

Vous l’avez senti vous-même en l’exprimant aussi comme jamais femme ne le fit ainsi. Mais vous dites que toutes les autres femmes possèdent des vocations — vous-même n’en possédez aucune. Vous leur voyez du travail partout : corriger, redresser ce qui, déjà, est gâté ; introduire ce qui devient nécessaire ; en un mot, aider de toute manière. Mais vous ne reconnaissez rien en votre être qui puisse être utile et vous répétez tristement : « Pourquoi ne suis-je pas à leur place ? »

Ceci est l’aveuglement dont tout le monde souffre à notre époque. Il semble à chacun qu’il serait capable de faire beaucoup de bien en occupant la place et la fonction d’un autre, et se croit impuissant là où il se trouve. C’est la cause de tous les maux.

Il faut aujourd’hui que tous nous apprenions à servir dans le milieu qui nous est échu. Ce n’est pas en vain que Dieu ordonne à chacun de nous de rester où le destin l’a mis…

Le monde est habité en tous lieux par des hommes qui se ressemblent partout. Ils sont malades, ils souffrent, ils sont insatisfaits, et, sans paroles, crient à l’aide — ignorant, hélas ! comment la demander. Et vous me dites que vous ne savez pas, que vous vous sentez incapable de méditer sur la manière dont vous pourriez vu rendre utile à quelqu’un ici-bas. Certes, tout ce que vous dites de vous est vrai : vous êtes trop jeune, vous n’avez pas acquis la connaissance de la vie des hommes, rien de ce qui devient nécessaire pour prêter une aide spirituelle à vos semblables. Peut-être même ne l’acquerrez-vous jamais ? Mais vous possédez d’autres armes grâce auxquelles vous pourrez tout ce que vous voudrez.

Vous avez la beauté, un nom que personne n’a avili, dont nul n’a médit, et un pouvoir que vous ne soupçonnez pas vous-même : celui de la pureté morale. La beauté de la femme est encore un mystère. Le Seigneur n’a pas commandé à certaines femmes d’être belles ; il n’a pas été voulu en vain que la beauté émût tout le monde, même ceux qui demeurent insensibles à tout et incapables de tout effort. Si le caprice insensé d’une femme belle était la cause de bouleversements universels et obligeait les hommes les plus intelligents à commettre des sottises — qu’adviendrait-il si ce caprice prenait un sens et se trouvait dirigé vers le bien. Quel ne serait pas ce bien que pourrait réaliser la femme belle, comparé à celui que peuvent accomplir ses sœurs ?

La beauté est donc une arme puissante. Cependant, vous possédez la beauté supérieure — le charme pur d’une certaine simplicité ingénue, qui vous est propre, et que je ne puis formuler, mais dans laquelle votre âme de colombe apparaît lumineuse pour tous. Savez-vous que les êtres les plus débauchés appartenant à notre jeunesse m’avouaient que, devant vous, aucune pensée mauvaise ne venait à leur esprit. En votre présence il leur devient impossible non seulement de prononcer ces termes équivoques dont ils gratifient leurs amantes, mais même de parler, car ils sentent que toute parole paraîtrait étrangement grossière, hardie, inconvenante. Voici déjà une influence exercée à votre insu, par le seul acte de votre présence ! Celui qui n’ose se permettre devant vous une pensée mauvaise, celui-là en a honte. Et ce repliement sur lui-même, bien que momentané, constitue déjà le premier pas de l’homme vers le perfectionnement de son être.

Et enfin, vous possédez des aspirations ou, comme vous l’appelez, une soif du bien que le Seigneur lui-même a infusée dans votre âme. Pouvez-vous croire vraiment que ce désir vous fut donné en vain, Lui qui vous rend perpétuellement inquiète du mieux ? Non. L’être qui garde en son âme cette inquiétude céleste du destin des hommes, cette « tosca » angélique à leur sujet, au milieu des divertissements les plus agréables, peut accomplir beaucoup, immensément pour leur bien. Cette âme réalisera sa vocation partout, car les hommes sont partout.

Ne vous éloignez donc pas du monde : vous étiez prédestinée pour vivre au milieu de la grande agitation humaine. Ne discutez pas avec la Providence.

Une force mystérieuse vous habite dont le monde aujourd’hui a besoin : votre voix elle-même a acquis, dans la tension constante de votre esprit voulant courir au secours de l’homme, des inflexions mélodieuses qui touchent intimement toutes les âmes. C’est pourquoi lorsque vous parlez, et que votre parole s’accompagne de votre pur regard et de ce sourire qui ne quitte jamais vos lèvres et vous appartient tellement — il semble à chacun qu’une sœur céleste s’entretient avec lui.

Votre voix est devenue toute-puissante ; vous pouvez ordonner et être plus despote que nous tous. Commandez-nous donc sans parole, par votre seule présence. Commandez-nous par votre impuissance même contre laquelle vous vous indignez tant. Commandez-nous par votre charme féminin qui, hélas ! ne se rencontre plus chez la femme de notre époque…

Votre devoir est d’apporter votre sourire à celui qui souffre, et votre voix qui fait entendre à l’homme cette âme d’une sœur céleste descendue vers lui. Ne vous attardez pas trop près des uns et hâtez-vous vers d’autres, car vous êtes partout nécessaire. Ne parlez pas avec le monde des choses qu’il vous raconte. Contraignez-le à vous entretenir du bien dont vous lui parlez. Répandez dans le monde ces récits très simples grâce auxquels vous enchantez votre famille et vos proches amis — lorsque chacune de vos paroles pleines de simplicité rayonne d’un pur éclat, et que l’âme de chacun de nous croit murmurer avec les anges en parlant d’une certaine jeunesse céleste de l’homme. C’est ainsi que vous devez vous adresser au monde.

( Nicolas Gogol, Lettres sur l'art, la philosophie, la religion, traduit du russe par Marc Semenoff, Paris, Félix Alcan, 1926. ) - (Source image : Portrait de Nikolai Gogol par Fyodor Moller, 1840, Tretyakov Gallery de Moscou (détail, noir et blanc) © domaine public)
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