Lettre de Nina Simone à Isabelle Terrin

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Mon problème (à ton avis) est d’aimer trop intensément.

Nina Simone (21 février 1933-21 avril 2003), grande dame du jazz et icône dans le monde entier a mené une vie multiple et mystérieuse. Dans cette lettre à son avocate, Isabelle Terrin, elle livre un récit décousu sur sa vie, ses origines et ses amours, et laisse à présager son état psychologique qui la mènera quelques mois plus tard dans un hôpital psychiatrique.

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17 octobre 1995

Chère Isabelle,

J’ai été très touchée par ta lettre pleine de délicatesse. J’ai hésité à te répondre à cause de la souffrance extraordinaire que j’ai connue à Bouc-Bel-Air. Quoiqu’il en soit, c’est « toi » qui m’as dit que mon problème (à ton avis) est d’aimer trop intensément. Et tu me l’as expliqué avec des mots si bien choisis.

C’est à la fois une joie et une douleur inexplicable d’être « belle » et noire, et d’être une femme, d’être célèbre dans des pays aussi bien familiers qu’inconnus. D’être MOI. Nous partageons la douleur (c’est évident), mais pas au même niveau.

Je ne compte pas revenir à Bouc-Bel-Air pour l’instant. Le seul jugement auquel je fais confiance [référence à son récent procès], c’est le mien et celui de quelques rares (très rares) amis. […] J’ai dû me fier à l’Homme noir parce qu’à l’époque et encore aujourd’hui (et hélas, pendant les 500 dernières années, ceux de mon peuple — ignorants, pauvres, riches ou célèbres, peu importe — ont été traqués, violés, massacrés — bébés extirpés du ventre déchiré des femmes de Gorée). Oui, j’ai vu tout ça Isabelle. Alors la seule nouveauté en Bosnie, c’est que ça concerne les Blancs. Il est possible (mais hautement improbable) que l’HOMME BLANC (en tant que race) ait changé. Le racisme est un problème auquel je serai toujours confrontée. Mon « père », vois-tu, m’a donné pour instruction de passer six mois par an jusqu’à ma mort en Afrique, où je suis libre.

J’ai été mariée deux fois, j’ai perdu quatre enfants parce que j’ai travaillé trop dur — et ma fille encore vivante (je l’ai vue) est belle et PERDUE. Elle n’a pas la moindre idée de quoi faire dans

Je suis une femme belle et intelligente, j’attire tous les hommes dotés d’odorat (sourires).  C’est vrai. Les chiens, les chats, les enfants aussi. Et je n’ai jamais renoncé à la liberté de marcher tranquillement dans la rue. Toutes les « stars noires » sont ici avec moi, les morts et les vivants, je suis amie avec la famille de Nat King Cole — la princesse Fernandez n’est pas ici, mais des amis communs sont présents… J’attends dans cet hôtel.

Il faut que je sache quelle est ma situation à Bouc-Bel-Air — à ce qu’on m’a dit, ces putains de journaux ont écrit que j’avais pris 18 mois de liberté surveillée. La sale publicité qui a entouré mon arrivée ici a déclenché une agitation que je ne peux pas affronter toute seule. Depuis mon arrivée le 29 août, les douanes ont déjà saisi ma voiture rouge. Je refuse de donner la moindre interview à qui que ce soit. En particulier, « 33 » m’a envoyé quatre fax de Paris au sujet d’un documentaire sur Billie Holiday. Pour 1000 dollars. Écoute, Isabelle — c’est une insulte, et à double titre, même : ces abrutis ont le culot de me demander de trahir l’une des femmes dont l’esprit a fait de Porgy un succès ! Mon Dieu ! Ils peuvent crever avant que je fasse une chose pareille. Billie Holiday est morte (essentiellement parce qu’elle a toujours refusé les tuyaux que les HOMMES lui proposaient à condition qu’elle les laisse la baiser d’abord) ? […]

Quant à mon amour (Mohamed), il m’a non seulement demandé de l’épouser, mais il s’est également procuré des vêtements convenables pour une grande fête en Tunisie. Isabelle, il a dû s’en occuper tout seul, même s’il n’a que vingt-cinq ans, parce que ma robe de mariée est déjà prête et ajustée. Je ne sais pas si ça va marcher. Il ne peut pas me rejoindre pour l’instant. Il est lent à mesurer toute la cruauté de la vie, surtout aux Etats-Unis. Son « honnêteté » est tout bonnement affolante. Il me donne de ses nouvelles tous les trois jours et je pleure tous les soirs. Il est si jeune et pur. Il a touché mon cœur et mon âme. C’est à la fois effrayant et tellement rare.

Je t’ai sûrement déjà parlé de Mohamed. Les Français refusent de te laisser entrer en France, et les Américains refusent de le laisser entrer en Amérique. Me voilà coincée. Je dois me reposer dans cet hôtel (situé à quelques minutes à peine de mon appartement) le temps pour moi de me calmer les nerfs et d’offrir à Nina Simone du bon temps rien que pour elle. Ce sera une première.

Tu peux me contacter ici. J’attends tes réflexions personnelles sur tout ce que j’ai écrit.

Amitiés sincères,

Nina.

( David Brun-Lambert, Nina Simone, Flammarion ; Image : Wikipédia )
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2 commentaires

  1. jean charles lannevere

    Qu’une femme noire,douée de tant de choses est belle…! L’époque nous confirme et surtout vis a vis de « l’America » que leur monde est pourri..et pourtant on était loin du 11 septembre…! Déjà..ils ne voulaient point de sales arabes dans leur pays de cocagne..Et nous nous continuons et jusqu’à quand a nous servir de leur putain de technologie de pointé soi diszant..je sens que je vais balancer ma tablette par le balcon plus tôt que prévu..Après..et bien je trouverai votre adresse et je vous écrirait de peut être belles-lettres… Merci pour ce que vous êtes.. Merci de dévoiler la grandeur de cette dame qui m’a fait presque pleure tant de fois…!!!!

  2. issorg Relave

    Ce témoignage de Nina Simone est à la fois émouvant et révoltant, car elle a dû endurer une grande souffrance durant sa vie et elle offre néanmoins un regard d’amour incommensurable envers les autres.
    Elle nous donne une grande leçon de respect de l’autre.

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