Lettre de Oscar Wilde à Carlos Blacker

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Mon désir de vivre est plus intense que jamais.

Après avoir été condamné à deux ans de prison pour son homosexualité, Oscar Wilde (16 octobre 1854 – 30 novembre 1900) s’exile en France pour poursuivre son œuvre, malgré le dénuement financier. Sa dernière œuvre, La Ballade de la geôle de Reading, est ainsi achevée en France. Elle paraît en 1898. Cette lettre, à l’instar du poème, revient sur l’expérience de la prison. Le destinataire, Carlos Blacker, est un ami de Wilde et le dédicataire du conte « Le Prince heureux ».

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12 juillet 1897

Mon vieil ami, je n’ai pas besoin de te dire avec quels sentiments d’affection et de gratitude j’ai lu ta lettre. Tu as toujours été un ami fidèle et m’as soutenu pendant de nombreuses années.

Souvent en prison je pensais à toi : à ton caractère chevaleresque, à ta générosité sans limites, à ta vivacité d’esprit, à ta culture si attentive, raffinée. Que de soirées merveilleuses, cher Carlos, nous avions ! Que de dîners éclatants ! Que de journées passées à rire et à s’amuser ! Pour toi, comme pour moi — cette [charmante méchanceté] comme dirait Euripide — cet adorable péché de phrases — a toujours été parmi les objectifs suprêmes de la vie, et nous avons fatigué plus d’une lune avec des discussions, et nous avons bu plus d’un soleil pour se reposer avec du vin et des mots.

Tu as toujours été l’ami le plus honnête et le plus sympathique des compagnons. Je sais que tu souhaiteras avoir de mes nouvelles, et savoir ce que je fais et ce que je pense. Eh bien, je suis dans un petit chalet, avec un jardin, avec vue sur la mer. C’est un joli chalet avec deux grands balcons, où je passe la plupart de mes journées et beaucoup de mes nuits : Berneval est un endroit minuscule avec un hôtel et environ vingt chalets : les gens qui viennent ici sont des bons bourgeois [en français dans le texte] d’après ce que j’ai pu voir. Il y a une jolie plage, à laquelle on accède par un petit ravin, et l’endroit est plein d’arbres et de fleurs, un peut comme le Surrey : si vert et brumeux. Dieppe est à vingt kilomètres. Beaucoup d’amis, comme Will Rothenstein, l’artiste Conder, sont venus me voir pendant quelques jours : et le mois prochain j’espère voir Ricketts et Shannon, qui illustraient tous mes livres pour moi, ce cher Robbie Ross, et peut-être quelques autres.

J’ai appris beaucoup de choses en prison qui étaient horribles à apprendre, mais j’ai appris quelques bonnes leçons dont j’avais besoin. J’ai appris la gratitude : et bien que, aux yeux du monde, je sois bien sûr un homme disgracié et ruiné, pourtant chaque jour je suis rempli d’admiration pour toutes les belles choses qu’il me reste : des amis loyaux et aimants, la santé, les livres, un des meilleurs mondes parmi ceux que Dieu a donnés aux hommes, la valse des saisons, la tendresse des feuilles et des fleurs, les nuits teintées d’argent et les aurores colorées avec de l’or. Je me trouve souvent étrangement heureux. Tu ne dois pas m’imaginer comme étant désespérément triste, ou vivant dans la tristesse volontairement, ce péché que Dante punit si sévèrement. Mon désir de vivre est plus intense que jamais, et bien que mon cœur soit brisé, les cœurs sont faits pour être brisés : c’est pourquoi Dieu envoie le chagrin sur le monde. Un cœur dur est la pire chose dans la vie et en art.
J’ai aussi appris la compassion avec la souffrance. Pour moi, la souffrance semble maintenant une chose sacramentelle, qui rend saints ceux qui la touche. Je pense que je suis, à maints égards, un bien meilleur gars que ce que j’étais, et maintenant je n’ai plus de demandes exorbitantes par rapport à la vie : j’accepte tout. Je suis sûr que tout est bien. Je vivais une vie indigne d’un artiste, et bien que je ne sois pas d’accord avec le point de vue britannique de la morale qui place Messaline au-dessus de Sporus, je vois que l’absence de matérialisme dans la vie gonfle l’âme, et que la faim du corps et les appétits de la chair la profanent toujours, et la détruisent souvent.

Bien sûr j’ai des problèmes d’argent, parce que la vie d’un homme de lettres — et j’espère en être un de nouveau — a besoin de solitude, de paix, de livres et de l’occasion de la retraite. Je n’ai, comme tu le sais je pense, que 3£ par semaine, mais ce cher Robbie Ross et quelques autres amis ont fait à titre privé une petite souscription pour moi pour m’aider à démarrer. Mais bien sûr ils sont tous eux-mêmes un peu pauvres, et bien qu’ils aient donné généreusement de leur magasin, leur magasin était petit, et j’ai dû tout acheter, pour être en mesure simplement de vivre.

J’espère écrire une pièce bientôt, et ensuite si je peux la faire produire, j’aurai de l’argent – bien trop je dois dire – mais pour le moment je n’ai pas été capable de travailler. Deux longues années de silence gardées liées dans mon âme. Tout reviendra, j’en suis sûr, et tout ira bien.

Est-ce que tu feras cela ? Cela m’aiderait beaucoup de te voir — plus que je ne peux le dire.

Et maintenant, cher ami, je dois finir ma lettre. Je n’ai dit que peu de choses, mais écrire est étrangement difficile pour moi dû à un long abandon.

Écris moi sous le nom Monsieur Sebastian Melmoth. C’est mon nouveau nom. Je joins une carte. Je te prie de présenter mes hommages à ta femme, et crois-moi, toujours sincèrement.

OSCAR WILDE

( http://www.laweekly.com/2000-11-23/calendar/a-letter-from-oscar-wilde / Traduction DesLettres ) - (Source image : Oscar Wilde en 1882 (détail) par Napoleon Sarony © domaine public)
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