Lettre de Paul Auster à J. M. Coetzee

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Il est indubitable que les jeux sportifs comportent une forte composante narrative.

C’est en Australie, lors du Festival d’Adélaïde de 2008, que le grand romancier américain Paul Auster et son confrère sud-africain J. M. Coetzee font connaissance, eux qui jusqu’alors ne se fréquentaient que par livres interposés.
Les deux hommes sympathisent, au point de décider d’entretenir cette amitié nouvelle par une correspondance régulière, dans l’esprit des échanges épistolaires des grands auteurs du siècle dernier… mais leurs sujets de préoccupation sont beaucoup plus modernes !

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10 janvier 2009

Hôtel d’Aubusson, Paris

Cher John,

Ta lettre énergique, éloquente, du 30 décembre est arrivée à peine deux heures avant que je parte pour l’aéroport. À présent, je suis de nouveau en Europe, un Paris glacial, midi pile exactement, assis dans ma chambre d’hôtel, incapable de poursuivre la sieste que j’espérais pouvoir faire afin de parer aux effets d’une nuit blanche. Excuse le papier à lettres bizarre, excuse le style à bille bon marché. Pour une raison que j’ignore, les chambres d’hôtel à Paris ne sont pas équipées de machines à écrire.

Je suis plus qu’heureux d’abandonner nos ruminations sur les politiques économiques. C’est un sujet sur lequel je ne suis pas assez qualifié pour parler. Inutile de le dire, je crois avec ferveur au bonheur universel. J’aimerais que chacun sur cette terre ait un travail satisfaisant, gratifiant, que chacun gagne assez pour échapper à la menace de la pauvreté, mais je n’ai aucune idée de la manière dont atteindre de si louables objectifs. Je garderai donc le silence sur ces questions. […]

La semaine dernière, j’ai relu Crimes et châtiments pour la troisième ou quatrième fois. J’ai été soudainement frappé par certaines manipulations de l’intrigue […] tout à fait efficace[s] pour rendre l’atmosphère d’un rêve enfiévré, ce qui donne sa formidable force au livre. Ce que je suis en train de dire, je crois, est que certaines choses qui nous arrivent dans le monde réel ressemblent à de la fiction. Et si la fiction s’avère réelle, alors il nous faut peut-être repenser notre définition de la réalité.

REGARDER LE SPORT À LA TÉLÉ

Je suis d’accord avec toi qu’il s’agit d’une activité inutile, une perte absolue de temps. Et pourtant, combien d’heures de ma vie ai-je perdues de cette manière précisément, combien d’après-midis ai-je gaspillés exactement comme tu l’as fait le 28 décembre ? Leur nombre total est sans aucun doute scandaleux et cette seule pensée me remplit d’embarras.

Tu parles d’un péché (en plaisantant), mais peut-être le vrai terme est-il plaisir coupable, ou peut-être juste plaisir. Dans mon cas, les sports auxquels je m’intéresse et que je regarde régulièrement sont ceux auxquels j’ai joué quand j’étais jeune. On connaît et comprend le jeu à fond ; ainsi peut-on apprécier les prouesses, les performances souvent éblouissantes des professionnels.

Le hockey sur glace ne me fait ni chaud ni froid, par exemple — parce que je n’y ai jamais joué et que je ne le comprends pas vraiment. Dans mon cas également, j’ai tendance à m’intéresser et à suivre certaines équipes plus particulièrement. L’implication grandit au fur et à mesure que chaque joueur devient une personne familière, un individu connu, et cette familiarité accroît notre capacité à supporter l’ennui, tous ces moments monotones pendant lesquels rien de rien ne se passe.

Il est indubitable que les jeux sportifs possèdent une forte composante narrative. Nous suivons les aléas et retournements du combat dans le but d’en connaître l’issue finale. Mais attention, ce n’est pas tout à fait comme la lecture d’un livre — tout du moins du genre de livre que toi et moi essayons d’écrire. Mais peut-être le lien est-il plus étroit avec la littérature de genre. Songe aux romans noirs ou aux romans policiers, par exemple…

[À l’instant, l’appel inattendu d’un ami qui attend en bas. Je dois y aller, mais continuerai quand je reviendrai.] Trois heures plus tard :

…qui sont toujours le même livre, répété sans fin, des milliers de légères variations autour de la même histoire, et toutefois le public fait preuve d’un appétit insatiable envers ces romans. Comme si chacun déclenchait un rituel.

L’aspect narratif, oui, qui nous pousse à regarder le match jusqu’au dernier coup, jusqu’à la dernière seconde de jeu, mais au final j’ai tendance à considérer le sport comme une sorte d’art de la performance. Tu te plains de l’impression de déjà-vu que dégagent tant de jeux et de matchs. Mais la même chose ne se produit-elle pas lorsque tu assistes à un récital de ta sonate préférée pour piano de Beethoven ? Tu connais déjà le morceau par cœur, mais tu veux entendre comment ce pianiste-ci l’interprétera. Il existe des pianistes tout comme des athlètes prosaïques, et puis il en vient un qui réussit à te couper le souffle.

Je me demande si deux rencontres sportives se sont déjà déroulées exactement de la même manière, au coup près. Peut-être. Tous les flocons de neige semble être les mêmes, mais la sagesse commune veut que chacun soit unique. Plus de six milliards de personnes habitent sur cette planète, et a priori les empreintes digitales de chacune sont différentes de celles de n’importe quelle autre. Parmi les centaines et les centaines de matchs de baseball que j’ai regardés — peut-être même des milliers —, presque tous ont inclus jusqu’à présent un petit détail ou une action que je n’avais jamais vus dans aucun autre match.

Le plaisir peut être suscité par la nouveauté mais aussi par ce qui est connu. le plaisir de manger la nourriture que l’on aime, le plaisir sexuel. Qu’importe le degré d’exotisme ou de complexité de la vie érotique de chacun, un orgasme est un orgasme, et nous les anticipons avec plaisir en raison du plaisir qu’ils nous ont donné par le passé.

Néanmoins, on se sent plutôt stupide après avoir passé une journée entière devant un poste de télévision à regarder de jeunes hommes jeter leurs corps les uns contre les autres. Les livres restent sur la table sans avoir été lus. Tu ignores où sont passées les heures, et bien pire, ton équipe a perdu. Voilà ce que j’ai à en dire ici, à Paris, sachant que lorsque l’équipe de football américain de New York, les Giants, jouera un match éliminatoire crucial contre une équipe coriace de Philadelphie demain, je ne serai pas en mesure de regarder — et je le regrette infiniment.

Je te salue par-delà les océans et les continents,

Paul

icietmaintenantaustercoetzee
( Paul Auster, J. M. Coetzee, Ici & maintenant. Correspondance (2008-2011), trad. Catherine Lauga du Plessis et Céline Curiol, Actes Sud, 2013. ) - (Source image : http://bit.ly/2ce6ZDP))
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