Lettre de Paul Valéry à Jean Voilier

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Tu ne sais pas ce que c'est que de ne pas te caresser.

Paul Valéry (30 octobre 1871 – 20 juillet 1945), immense poète français du 20ème siècle, connut la gloire avec son chef d’œuvre « La jeune Parque » en 1917. Membre de l’Académie française en 1925, titulaire de la première chaire de poétique au Collège de France, créée en son honneur, le poète est également un éminent penseur et, tradition poétique oblige, un épistolier bouleversant. Voici une lettre sublime qu’il adressa à sa dernière muse, Jean Voilier, dont l’amour dévorant l’a consumé.

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[non renseigné]

MARDI

J’ai tellement envie, besoin vif de te voir que j’irai voir ta porte. La grande.

Cette nuit, entre l’œil qui me faisait très mal et toi qui me torturais, car tu es belle et telle que nulle sur moi n’eût cet empire, j’étais pris entre ces deux genres de tourment. TU NE SAIS PAS CE QUE C’EST QUE DE NE PAS TE CARESSER…

Tu n’en as aucune idée. Tu disais qu’au bout de X ans, il n’y a plus d’amour. Me trouves-tu plus ou moins amoureux de toi, aujourd’hui, que je ne l’étais jadis et naguère ? J’ai peur de l’être plus et toujours plus. Songe que c’est ta gloire, cette vertu inépuisable de ton être, ta conquête de moi en profondeur. Et cela signifie aussi pour moi qu’il y avait et qu’il y a quelque chose de VRAI, de substantiel dans cet amour. Je ne sais quoi — une sorte de mystère, de nécessité, tendre, certes, mais imprécieuse. Et il y a eu, un jour, le premier regard mutuel qui a tout dit, tout fait.

En réfléchissant à ta lettre que nous avons lue ensemble, dimanche, et que tu as expliquée, j’ai pensé qu’il n’y a rien de comparable entre le duo M et ML, et le nôtre. Certainement M se sentait infiniment supérieur — et elle, sans doute — infiniment inférieure. Voilà une [différence] d’abîme entre eux.

Mais tu sais, ma SANS NOM, combien je t’admire et que je te prends quelquefois la tête et te baise le front avec adoration de ce qu’il y a dedans, sous les drus cheveux, sous les yeux que je ferme avec mes lèvres.

Tu es terrible, car tu as la forme, tu as le charme, tu as l’esprit. Tu penses bien que je ne t’écrirais pas tous les jours (lettre ou non) si je ne trouvais tous les jours que je ne t’ai rien dit… Mais c’est là une preuve absolue que plus je t’aime, plus je t’aime, que tu excites toujours plus mon être vivant et pensant. Non… tu n’es pas pour moi ce qu’elle fut pour lui. Elle n’avait pas accès dans le sanctuaire de sa pensée. Et il n’avait aucune curiosité de ce qu’elle avait — ou plutôt, n’avait pas, dans la tête.

Il se fait tard. Je vais porter ceci à ta maison. Il y a une chance sur mille que je te rencontre à la porte. Il me serait doux et dur de te voir. Ce ne serait qu’un rien, et je ne veux que tout.

Ci-joint, deux sous de sottises, pour que l’enveloppe soit un peu plus pleine. Un détestable CORONILLA.

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( Paul Valéry, Lettres à Jean Voilier, Choix de lettres, 1937-1945, Gallimard, 2014 ) - (Source image : Wikipedia Commons)
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