Lettre de Pierre à Marie Curie

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Ce serait cependant une belle chose à laquelle je n'ose croire, que de passer la vie l'un près de l'autre.

Quand Pierre et Marie Curie se rencontrent, en 1894, c’est le début d’une grande histoire d’amour mais aussi d’une incroyable aventure scientifique : ils se marient le 26 juillet de l’année suivante et leurs recherches menées en commun sur les radiations leur valent l’attribution du Nobel de physique en 1903. Derrière cette étroite et fertile entente intellectuelle, c’était surtout un amour fusionnel qui les unissait et en fait l’un des couples majeurs du XXè siècle. Quand l’amour se marie à la science !

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10 août 1894

Rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d’avoir de vos nouvelles. La perspective de rester deux mois sans entendre parler de vous m’était extrêmement désagréable : c’est vous dire que votre petit mot a été le bienvenu.

J’espère que vous faites provision de bon air et que vous nous reviendrez au mois d’octobre. Pour moi, je crois que je ne voyagerai pas, je reste à la campagne, et je suis toute la journée devant ma fenêtre ouverte, ou dans le jardin.

Nous nous sommes promis (n’est-il pas vrai ?) d’avoir l’un pour l’autre au moins une grande amitié. Pourvu que vous ne changiez pas d’avis ! Car il n’y a pas de promesses qui tiennent, ce sont des choses qui ne se commandent pas. Ce serait cependant une belle chose à laquelle je n’ose croire, que de passer la vie l’un près de l’autre, hypnotisés dans nos rêves : votre rêve patriotique, notre rêve humanitaire et notre rêve scientifique.

De tous ces rêves-là, le dernier seul est, je crois, légitime. Je veux dire par là que nous sommes impuissants à changer l’état social et, s’il n’en était pas ainsi, nous ne saurions que faire, et en agissant dans un sens quelconque nous ne serions jamais sûrs de ne pas faire plus de mal que de bien, en retardant quelque évolution inévitable.

Au point de vue scientifique, au contraire, nous pouvons prétendre faire quelque chose : le terrain est ici plus solide et toute découverte, si petite qu’elle soit, reste acquise.

Voyez comme tout s’enchaîne… Il est convenu que nous serons de grands amis, mais si dans un an vous quittez la France ce sera vraiment une amitié trop platonique que celle de deux êtres qui ne se verront plus. Ne vaudrait-il pas mieux que vous restiez avec moi ? Je sais que cette question vous fâche et je ne veux plus vous en parler – puis je me sens tellement indigne de vous, à tous les points de vue…

J’avais pensé vous demander la permission de vous rencontrer par hasard à Fribourg. Mais vous y resterez, n’est-il pas vrai, un jour seulement, et ce jour-là vous appartiendrez nécessairement à nos amis Kowalski.

Croyez-moi votre tout dévoué.

P. Curie

Je serais bien heureux si vous vouliez bien m’écrire et me donner l’assurance que vous comptez revenir en octobre. En m’écrivant directement à Sceaux, les lettres m’arrivent plus vite : Pierre Curie, 13 rue des Sablons, à Sceaux (Seine).

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( Françoise Giroud, Une femme honorable, Fayard, 1981 ) - (Source image : Pierre and Marie Curie in the laboratory, Unknown artist, 1904 © Wikimedia Commons)
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