Lettre de R. M. Rilke à Lou Andreas-Salomé

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Les relations entre les êtres sont si difficiles, on manque tant de modèle et d'exemples.

Rainer Maria Rilke (4 décembre 1875 – 30 décembre 1926), poète allemand, a élu pour muse Lou Andreas-Salomé, une intellectuelle bohème de quatorze ans son aînée, qui fit aussi succomber le cœur de Nietzsche et de tant d’autres. Rilke adresse à son égérie une correspondance poétique, qui ne lésine ni pas sur les métaphores pour atteindre un authentique lyrisme. Une lettre idéale, qui parle de la difficile condition d’artiste, pour la Journée de la poésie…

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25 juillet 1903

Ta lettre, Lou, m’a suivi de Worpswede jusqu’ici. Je l’ai reçue hier matin, et la petite Ruth était près de moi la première fois que je l’ai lue. Depuis, je l’ai relue souvent en déambulant dans le jardin, et c’était chaque fois une première lecture, je l’accueillais comme quelque chose de nouveau, d’inespéré, d’excessivement bienfaisant. C’est ainsi que les oiseaux venaient apporter du pain à ceux qui vivaient dans le désert ; ils se nourrissaient peut-être de leur propre substance, de la profondeur de leur détresse et de leur solitude, mais ils l’ignoraient, jusqu’à ce que l’oiseau étranger arrivât avec un petit pain, signe extérieur de la nourriture intérieure dont ils vivaient…

C’est ainsi que ta voix vient jusqu’à moi, et ton grand assentiment que je ne mérite sans doute pas ; car vois-tu, Lou, ce qui date d’avant Wolfratshausen, et dont tu es bien consciente, a une présence très forte en moi, et je pense que je n’en suis pas encore maître. La grande et quotidienne expérience de tant de souffrance, la révélation de la décrépitude que j’ai eue à Paris, tout cela fut peut-être trop violent pour moi et a submergé ma volonté comme une énorme vague. À toi, j’ai pu l’écrire parce que j’aspire ardemment à me déployer sous tes yeux afin que rien ne t’échappe de moi ; mais ce n’était qu’une lettre. Il n’en est encore rien sorti, pas la moindre chose susceptible de témoigner pour moi ; cela finira t-il par venir ?
J’ai l’impression que ce que je recueille vraiment tombe trop profondément en moi, n’arrête pas de tomber, des années entières, et au bout du compte je n’ai plus la force de l’extraire de moi, j’erre anxieusement avec mes profondeurs accablées, sans parvenir à les atteindre. Je sais bien que l’impatience porte préjudice à tous ces processus de transformation qui s’accomplissent dans l’ombre, comme dans les cavités du cœur ; et que la patience contient tout : humilité, force et mesure. Mais la vie passe comme une seule journée, et celui qui voudrait être patient en aurait besoin de mille, alors qu’on ne lui en concédera sans doute même pas la moitié d’une. La vie passe, très loin de beaucoup de gens, et elle fait un détour pour éviter ceux qui sont dans l’attente. Pour ne pas être de ceux-là, je voudrais travailler, me tenir au centre de l’atelier de mon œuvre jusque tard dans le crépuscule de chaque jour.

Mais je n’y parviens pas parce qu’il n’y a quasiment rien en moi qui soit mûr, ou alors, l’ignorant, je laisse mes lointaines moissons vieillir et dépasser leur terme. Il n’y a encore et toujours que chaos en moi ; ce que je vis est comme une souffrance, et ce que je vois vraiment fait mal. Ce n’est pas moi qui me saisis des impressions : avec leurs pointes acérées, on me les enfonce dans la main, profondément, et presque à mon corps défendant ; d’autres choses que je voudrais saisir me glissent entre les doigts comme de l’eau, et elle coule vers d’autres après m’avoir un instant distraitement reflété. Que doit faire quelqu’un qui comprend si mal la vie, qui est obligé de la subir et qui constate que sa volonté est toujours plus faible qu’une autre grande volonté l’entraînant parfois vers l’aval comme un objet à la dérive ? Que doit faire quelqu’un, Lou, pour qui les livres qu’il voudrait lire ne s’ouvrent pas autrement que de lourdes portes se refermant au premier coup de vent ? Que doit faire quelqu’un pour qui les êtres sont aussi pesants que les livres, aussi superflus et étrangers, parce qu’il ne peut trouver en eux ce dont il a besoin, parce que, ne pouvant faire un choix, il prend en eux à la fois l’important et le fortuit, ce qui est une charge pour lui ? Que doit-il faire, Lou ? Doit-il rester complètement solitaire et s’habituer à vivre avec les choses qui lui ressemblent davantage et ne lui imposent aucun fardeau ?

Oui, Lou, je pense moi aussi que les expériences des dernières années ont été bonnes pour moi, que tout ce qui est arrivé m’a renforcé en moi-même au lieu de me disperser comme si souvent auparavant ; je suis donc devenu plus solide, et il y a moins de pores en moi, moins d’interstices prêts à se remplir et à gonfler dès que des éléments étrangers y pénètrent.

Cependant, personne ne peut s’appuyer sur moi : ma petite fille doit vivre chez des étrangers, ma jeune femme, qui a elle aussi son travail, dépend de gens qui assurent sa formation, quant à moi, je ne suis pas capable d’être utile pour quiconque ni de rien gagner. Et même si les personnes proches concernées ne m’en font aucun reproche, le reproche n’en est pas moins là, et la maison où je suis en ce moment en est pleine. Et voilà qui nécessite à nouveau de résister, de garder son sang-froid et de se défendre, d’où une déperdition d’énergie, et l’angoisse qui surgit de tant de choses.

J’ai alors souvent l’impression que c’est en tout point comme si je ne pouvais rien offrir aux deux êtres qui sont liés à moi (l’enfant et l’adulte), comme si, tel que je suis, j’étais incapable de les protéger de rien. Car je sais si peu de choses, j’ai si mal appris à m’occuper des autres et pratiquement pas à les aider. Et j’ai tellement de travail avec moi-même jour et nuit que je me comporte souvent de façon presque hostile envers mes proches qui me dérangent et qui ont un droit sur moi. Et puis les relations entre les êtres sont si difficiles et si inédites, on manque tant de modèle et d’exemples ; il faudrait vivre chaque relation avec toute son attention, être créatif chaque fois que les circonstances réclament du nouveau, fixent des devoirs, posent des questions et des exigences… […]

Puis nous retournerons chez les Vogeler à Worspwede, et de là je t’enverrai aussitôt les livres, celui sur Worpswede et celui sur Rodin. Lis-les comme tu lis ces lettres ; car j’y ai écrit beaucoup de choses pour toi et en étant conscient que tu existes.

Rainer

lettresrilkelou

 

( Rainer Maria Rilke, Lettres à Lou Andreas-Salomé, traduction par Dominique Laure Miermont, Mille et une nuits, 2005 ) - (Source image : Photo of Rainer Maria Rilke, 18 septembre 1900, domaine public / Lou Andreas-Salomé © Wikimedia Commons)
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