Lettre de Rabelais à Erasme

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Oui, tout ce que je suis, tout ce que je vaux, c'est de vous seul que je le tiens.

Mort le 12 juillet 1536, Erasme est sans conteste le Prince des Lettres : figure emblématique de la Renaissance, il est l’intellectuel européen par définition, le plus connu et admiré de son temps, comme nul autre sans doute. Philosophe, traducteur, éditeur, théologien, son œil exalte les valeurs de concorde, d’harmonie entre les peuples, d’éducation et de paix. A la fin de sa vie, il reçoit une lettre magnifique d’un jeune médecin français appelé à devenir l’inventeur du roman moderne : François Rabelais. Portrait épistolaire de l’initiateur de la République des Lettres.

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30 novembre 1532

A Erasme,

Salut empressé, au nom de Jésus-Christ sauveur.

Georges d’Armagnac, très illustre évêque de Rhodez, m’envoya dernièrement l’Histoire juive de Flavius Josèphe sur la prise de Jérusalem et me pria, au nom de notre vieille amitié, de vous la faire remettre à la première occasion, s’il advenait que je rencontrasse une homme de confiance qui allât où vous êtes. J’ai donc saisi avec empressement cette occasion, qui me permet, en outre, mon excellent père, de vous témoigner par quelque bon office, avec quels sentiments de piété filiale je vous honore. Mon père, ai-je-dit ! Plus encore ! Je dirais : ma mère, si votre indulgence me le permettait. Car ce que nous voyons arriver chaque jour aux femmes qui nourrissent le fruit de leurs entrailles sans l’avoir jamais vu, et le protègent contre les intempéries de l’air, tout cela vous l’avez éprouvé aussi, vous qui, ne connaissant ni mon visage ni même mon nom, m’avez élevé et abreuvé aux chastes mamelles de votre divine science. Oui, tout ce que je suis, tout ce que je vaux, c’est de vous seul que je le tiens, et, si je ne le crie bien haut, que je sois le plus ingrat des hommes présents ou futurs. Salut, salut encore, père chéri, père et honneur de la patrie, génie tutélaire des lettres, invincible champion de la vérité.

J’ai appris dernièrement par Hilaire Bertolph, avec qui j’ai ici des relations familières, que vous prépariez je ne sais quelle réponse aux calomnies de Jérôme Aléandre que vous soupçonnez d’avoir écrit contre vous sous le faux nom d’un certain Scaliger. Je ne veux pas que vous soyez plus longtemps en peine et que vos soupçons vous trompent, car Scaliger existe. C’est un Véronais de la famille des Scaliger exilés, exilé lui-même. Il exerce à présent la médecine à Agen. Cet homme m’est bien connu, loin d’être estimé, il n’est à tout prendre, que le calomniateur en question; en médecine, il peut avoir quelque compétence, mais, en fait, il n’est qu’un athée insigne autant qu’on ne l’a jamais été. Il ne m’a pas encore été donné de voir son livre, et, depuis tant de mois déjà, aucun exemplaire n’en est parvenu jusqu’ici ; en sorte que je suppose qu’il aura été supprimé par ceux qui s’intéressent à vous à Paris.

Adieu, et soyez heureux.

A vous tant qu’on puisse se donner,

François Rabelais, médecin.

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