Lettre de Raphaël à Léon X

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Nombreux sont ceux, Très Saint Père, qui estiment que ce sont là des fables plutôt que la vérité.

Raphaël (6 avril 1483 – 6 avril 1520), de son vrai nom Raffaello Sanzio, principalement architecte et peintre, est l’un des plus grands artistes de la Renaissance italienne. Casanova disait de lui qu’« aucun [autre] ne pouvait le surpasser dans la beauté des figures ». Il était un esprit ouvert et un génie pluridisciplinaire, comme le prouve cette lettre qu’il adresse au Pape Léon X sur l’architecture urbaine romaine. Elle traduit ses talents visionnaires ainsi qu’une vision moderne de l’homme.

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Mesurant à l’aune de leur jugement étroit les choses grandioses que l’on écrit concernant les faits d’armes des Romains ainsi que le savoir-faire admirable, la richesse, les ornements et la grandeur propre aux édifices de la ville de Rome, nombreux sont ceux, Très Saint Père, qui estiment que ce sont là des fables plutôt que la vérité. Mais, pour moi il en va tout autrement car, observant d’après ce qui reste encore visible des ruines de Rome, le caractère divin de ces esprits anciens, il ne me semble pas déraisonnable de croire que bien des choses leur étaient très faciles, qui nous paraissent à nous impossibles. Ainsi, ayant étudié avec assez d’attention ces antiquités et déployé beaucoup de soin et de minutie à les rechercher et à les mesurer, après avoir lu les bons auteurs et confronté ces réalisations à leurs écrits, je pense avoir acquis quelque notion de l’architecture antique. Ce qui, d’un côté, me procure un immense plaisir par la connaissance d’une chose aussi excellent et, de l’autre, me cause une immense douleur quand je vois le cadavre — ou presque — de cette noble patrie, qui fut la reine du monde, ainsi misérablement lacéré.

Dès lors, puisque tout un chacun est soumis à un devoir de piété à l’égard de ses parents et de sa patrie, je me sens obligé de rassembler toutes mes faibles forces pour que, dans la mesure du possible, demeure vivante une petite part de l’image, et comme l’ombre de cette ville qui est, en vérité, la patrie universelle de tous les chrétiens, et qui fut, un temps, si nobles et si puissante que déjà les hommes commençaient à croire qu’elle seule, sous le ciel, était supérieur à la fortune et pouvait, contre le cours naturel des choses, être dispensée de la mort et durer éternellement. On dit que, pour cette raison, le temps — comme jaloux de la gloire des mortels — décida, ne se fiant pas entièrement à la valeur de ses propres forces, de s’allier avec la fortune et avec les barbares ignorants et scélérats. Ceux-ci ajoutèrent à la lime vorace et à la morsure vénéneuse du temps la fureur impie, le fer et le feu et tous les moyens nécessaires pour entraîner la destruction de la ville. Voici comment ces ouvrages fameux, dont la beauté continuerait de fleurir aujourd’hui, furent, par la rage scélérate et les assauts cruels de ces hommes malfaisants, ou plutôt de ces bêtes féroces, brûlés et détruits, mais pas au point que ne demeurât pour ainsi dire leur structure d’ensemble, privée toutefois de ses ornements et telle l’ossature d’un corps dépouillé de sa chair.

Je ne peux me rappeler sans grande tristesse que, depuis bientôt onze ans que je suis à Rome, une quantité de telles choses, tels la Meta, qui se trouvait via Alessadrina, l’arc Malaventurato, et tant de colonnes et de temps, ont été détruits, surtout par messire Bartolomero della Rovere.

Il faut donc, Très Saint Père, qu’un des premiers soucis de Votre Sainteté soit de veiller à ce que le peu qui nous reste de cette antique mère de a gloire et de la grandeur italiennes — et qui témoigne de la valeur et de la vertu de ces esprits divins, dont encore aujourd’hui la mémoire exhorte les meilleurs d’entre nous à la vertu — ne soit pas arraché et mutilé par les pervers et les ignorants, car hélas on n’a cessé jusqu’à maintenant de faire injure à ces âmes dont le sang valut au monde tant de gloire. Mais que Votre Sainteté cherche plutôt à égaler et surpasser les Anciens en conservant leur exemple vivant, comme c’est le cas lorsqu’Elle construit de grands édifies, fait croître et encourage les vertus, stimule les esprits, récompense les travaux vertueux, en diffusant parmi les princes chrétiens les germes très saints de la paix : puisque aussi bien, de même que la guerre engendre la destruction et la ruine de tous les savoirs et de tous les arts, de même la paix et la concorde engendrent la félicité des peuples et l’heureuse tranquillité qui leur permet d’entreprendre des travaux dans tous les domaines et d’atteindre au comble de l’excellence. Nous espérons tous que notre siècle y parviendra, conformément à la divine sagesse de Votre Sainteté. Voilà en effet la tâche véritable d’un très clément Pasteur ou plutôt de celui qui est le Père excellent du monde entier.

Lorsque Rome eut été entièrement ruinée et consumée par les flammes, on aurait dit que cet incendie et cette lamentable destruction avaient consumé et détruit l’art d’édifier en même temps que les édifices. Ainsi, après que la fortune des Romains eut changé du tout au tout et que les calamités et malheurs de la servitude eurent succédé aux victoires et aux triomphes sans fin, comme s’il eût été indécent que, subjugués par les barbares et devenus leurs esclaves, ils continuassent d’habiter de la même façon et avec la même magnificence que lorsque eux-mêmes avaient subjugué les barbares, brusquement leur façon d’édifier et d’habiter changea en même temps que leur fortune : passant ainsi d’un extrême à l’autre, de pratiques aussi distantes l’une de l’autre que la liberté de la servitude, ils furent réduits à une manière conforme à leur misère, dépourvue de tout espèce d’art, de mesure ou de grâce. Il semblait que les hommes de cette époque-là eussent perdu, en même temps que la liberté, toutes leurs connaissances et leur art, et fussent devenus si grossiers qu’ils ne savaient même plus confectionner les briques cuites, sans parler d’autres sortes d’ornements, à telle enseigne qu’il mettait à nu les murs anciens pour en arracher les briques et qu’en outre ils broyaient es marbres pur en faire une mixture avec laquelle ils maçonnaient les murs de brique, comme on le voit aujourd’hui dans la tour dite « des Milices ». C’est ainsi que, pendant longtemps, ils persistèrent dans l’ignorance qui caractérise toutes les réalisations de cette époque-là. Il semble que ce cruel et atroce déferlement de guerres et de destructions ne s’abattit pas seulement sur l’Italie mais se répandit également sur la Grèce pays originel des inventeurs et maîtres parfaits de tous les arts. Si bien que là aussi naquit une manière de peinture, de sculpture et d’architecture très mauvaise et sans aucune valeur.

Ayant suffisamment expliqué quels sont les anciens édifices de Rome que nous voulons représenter, et combien il est facile de les distinguer des autres, il reste à indiquer comment nous nos y sommes pris pour les mesurer et les dessiner, afin que ceux qui veulent s’occuper d’architecture sachent mener ces deux opérations sans erreur, et soient convaincus que, dans la description de cette démarche, nous n’avons pas procédé au hasard et par la seule pratique, mais en suivant une véritable méthode. Et n’ayant personnellement as lu ou entendu que quiconque parmi les Anciens ait jamais paré de la manière de mesurer avec la boussole aimantée dont nous nous servons pour notre part, j’estime qu’il  s’agit là d’une invention des modernes; c’est pourquoi il me semble bon d’enseigner avec diligence à ceux qui l’ignorent.

On fabriquera donc un instrument rond et plat, comme un astrolabe, et dont le diamètre aura plus ou moins de deux paumes, au gré de lui qui veut l’utiliser ; nous diviserons la circonférence de cet instrument en huit parties égales, et nous donnerons respectivement à chacun d’elles le nom d’un des huit vents; puis nous la diviserons en trente-deux autres parties égales que nous appellerons des « degrés ». Ainsi, partant du premer degré de Tramontane, nous tirerons une ligne droite qui traversera le centre du cercle pour rejoindre la circonférence, et cette ligne, à l’opposé du premier degré Tramotane, formera le premier degré d’Auster. De la même manière, nous tirerons aussi, depuis la circonférence, une autre ligne qui, passant par le centre, coupera perpendiculairement la ligne de Tramotane et d’Auster et déterminera au centre quatre angles droits ; d’un côté de la circonférence, cette ligne marquera le premier degré du Levant et, de l’autre côté, le premier degré du Ponant. Ainsi, entre les lignes qui déterminent ces quatre vents principaux, il restera la place des quatre vents secondaires, qui sont le Grec, le Libyen, le Maître et le Sirocco, et ceux-ci seront inscrits avec les mêmes degrés et selon la même méthode que les autres.

Ceci fait, au point central où s’entrecoupent les différents lignes, nous planterons un ombilic de fer, une sorte de petit clou, parfaitement droit et pointu, sur lequel nous poserons l’aimant en équilibre, comme c’est le cas dans les horloges solaires que nous voyons tous les jours ; puis, nous recouvrirons l’endroit où est posé l’aimant d’une vitre, ou plutôt d’un cône transparent très fin, mais qui ne doit ni toucher l’aimant, dont il ne doit pas gêner le mouvement, ni laisser passer le vent. Ensuite, nous fixerons, au milieu de cet instrument, un index de la longueur du diamètre, qui fera toujours connaître non seulement les vents opposés mais encore les degrés, comme le font les armilles de l’astrolabe. On appellera cet index l’alidade, et il sera fixé de manière à pouvoir tourner sans faire bouger le reste de l’instrument. A l’aide de ce dernier, nous mesurerons donc tous les genres d’édifices, quelle qu’en soit la forme, ronde, carrée, ou dotée d’angles et d’appendices aussi inhabituels soient-ils.

Et comme, à mon avis, beaucoup se trompent en dessinant des édifices, qu’au lieu de représenter en architectes ils représentent en peintres, j’expliquerai maintenant sur la manière dont je pense qu’il faut procéder pour comprendre correctement toutes les mesures et savoir retrouver sans erreur tous les membres de l’édifice. Le dessin des édifices se divise donc en trois parties : la première est le plan, ou plutôt le dessin plan, la deuxième l’élévation intérieure avec ses ornements. Le plan est ce qui divise tout l’espace plan du lieu destiné à l’édifice, c’est-à-dire le dessin des fondations de l’ensemble de l’édifice quant il a atteint le niveau du sol. Cet espace, même s’il est en pente, doit être rendu plan de façon que la base de la pente ait sa ligne parallèle à celle des divers niveaux de l’édifice. Et à cette fin, il faut prendre comme repère la ligne horizontale menée au droit de la pente et non la ligne de la pente, afin que tout les murs soient perpendiculaires à la première ; on appelle ce dessin le plan, comme si — à la manière de l’espace qu’occupe la plante du pied, et qui est le fondement du corps tout entier — ce plan devraient être le fondement de l’édifice tout entier.

Si l’édifice est rond, ou si l’on veut montrer deux faces d’un édifice carré, il ne faut pas, comme certains, diminuer la profondeur de leurs dimensions, en réduisant la taille de ce qui s’éloigne de l’oeil ; la diminution des éléments dessinés a pour conséquence de couper les rayons pyramidaux de l’oeil ce qui relève de la perspective et appartient au peintre mais non à l’architecte ; en effet, ce dernier ne peut en tirer aucune mesure exacte, ce qui est nécessaire à un praticien à qui il incombe d’obtenir les mesures parfaites de la réalité, et non celles qui apparaissent à la vue et ne sont pas réelles. C’est pourquoi les mesures du dessin d’architecte ont pour caractéristique d’être toujours, pour tous les côtés, obtenues à partir de lignes parallèles. Et si les mesures relevées alors sur un édifice à plan rond, ou bien à plan rectiligne, mais de forme triangulaire ou autre s’éloignent, ou plutôt diminuent, on les retrouve aussitôt dans le dessin du plan, et de même pour ce qui diminue en plan, tels voûtes, arcs, triangles : leurs dessins en élévation en donnent un rendu parfait. Pour cette raison, il est toujours nécessaire de disposer des mesures exactes, en paumes, pieds, doigts et grains, jusque dans leurs plus petites parties.

( Raphaël, La Lettre à Léon X, Les éditions de l'Imprimeur, 2005. ) - (Source image : Autoportrait de Raphaël, 1506 )
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Lettre de Raphaël à Léon X : « Nombreux sont ceux, Très Saint Père, qui estiment que ce sont là des fables plutôt que la vérité. »

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