Lettre de Rimbaud à Théodore de Banville

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J’ai presque dix-sept ans, l’âge des espérances et des chimères, comme on dit.

L’œuvre poétique d’Arthur Rimbaud, né le 20 septembre 1854, est aussi brève qu’éclatante. Elle a révolutionné le paysage littéraire par sa puissance symbolique et libertaire. À quinze ans, celui qui définira plus tard le rôle du poète comme celui d’un « voyant » écrit à Théodore de Banville, poète émérite et ami d’Hugo, de Baudelaire, de Gautier. Rimbaud n’hésite pas à mentir sur son âge pour se donner de la crédibilité, et espère obtenir l’appui de Banville auprès d’Alphonse Lemerre, éditeur du Parnasse Contemporain, pour voir ses premiers poèmes publiés en revue…

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24 mai 1870

Cher Maître,

Nous sommes aux mois d’amour ; j’ai presque dix-sept ans, l’âge des espérances et des chimères, comme on dit. — et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, — pardon si c’est banal, — à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes — moi j’appelle cela du printemps.

Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers, — et cela en passant par Alph. Lemerre, le bon éditeur, — c’est que j’aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, — puisque le poète est un Parnassien, — épris de la beauté idéale ; c’est que j’aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi. — c’est bête, n’est-ce pas, mais enfin ?

Dans deux ans, dans un an peut-être, je serai à Paris. — Anch’io, messieurs du journal, je serai Parnassien ! — Je ne sais ce que j’ai là… qui veut monter… — je jure, cher maître, d’adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté.

Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers… Vous me rendriez fou de joie et d’espérance, si vous vouliez, cher Maître, faire faire à la pièce « Credo in unam » une petite place entre les Parnassiens… je viendrais à la dernière série du Parnasse : cela ferait le Credo des poètes !… — Ambition ! ô Folle !

Arthur Rimbaud.

[Suivaient trois poèmes]

Si ces vers trouvaient place au Parnasse contemporain? — Ne sont-ils pas la foi des poètes ?

— Je ne suis pas connu ; qu’importe ? Les poètes sont frères. Ces vers croient ; ils aiment ; ils espèrent : c’est tout.

— Cher maître, à moi : Levez-moi un peu : je suis jeune : tendez-moi la main…


Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers, 
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue : 
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : 
Mais un amour immense entrera dans mon âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

A. R.

couv
( RIMBAUD Arthur, Poésies, Une Saison en Enfer, Illuminations et autres textes, Éditions Gallimard, 1960, édition établie par Pascal Pia, p. 213 ) - (Source image : Arthur Rimbaud, photo par Étienne Carjat. Recadrage, d'après la photo publiée par Jacques Bienvenu avec retouches, 1872, © Wikimedia Commons / Photographie de Théodore de Banville par Félix Nadar, © Wikimedia Commons)
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