Lettre de Sacher-Masoch à sa mère

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Tu me demandes pourquoi j'ai peur de l'amour ?

Léopold Sacher-Masoch, auteur de La Vénus à la fourrure , est plus que le père spirituel du masochisme puisqu’il en connut en personne les jouissances. À la demande de sa mère, Sacher-Masoch explique dans cette lettre insoupçonnée sa crainte de l’amour qui n’est en fait rien d’autre que sa crainte de la femme et de la désillusion face à son idéalisme.

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[non daté]

Chère mère,

Tu me demandes pourquoi j’ai peur de l’amour ?

J’en ai peur parce que j’ai peur de la femme.

Je vois dans la femme quelque chose d’hostile, elle me fait face comme un être purement sensuel, extérieur, comme la nature qui est sans âme. Toutes deux sont pour moi également attirantes et en même temps étrangement inquiétantes.

Tu sais combien j’aimais rester assis, par les calmes soirs d’été, à la lisière de notre forêt, lorsque passait de temps à autre un gémissement léger à travers les cimes au-dessus de moi et, au-dessous de moi, le murmure profond des abeilles, des bourdons et des mouches dorées et que, sur quelque branche perché, un petit pinson chantait, lorsque venait vers moi des bois sombres et denses le sifflement d’un merle, j’avais alors l’impression que je devais adresser la parole à la forêt sombre, mais je ne recevais aucune réponse ou bien dans une langue que je ne comprenais pas et je voyais que le lierre qui semblait enlacer le chêne dans une tendre étreinte aspirait lentement sa moelle, je voyais que le chêne en peu d’années pourrissait et se délitait, que le faible souffle au-dessus de moi devenait une tempête et abattait le chêne s’il ne l’était déjà par la foudre ; je voyais les moucherons danser dans le soleil du soir et je voyais le pinson fondre soudain parmi eux et le corbeau, lui faisant la chasse, coassait au-dessus de lui et l’aigle traçait ses cercles plus hauts encore, lui, dont, aujourd’hui ou demain, le grand corbeau aux serres aigües, au puissant plumage sera la proie.

Je marchais souvent à travers les champs, prenant plaisir aux coquelicots dont on voit l’éclat coloré entre les épis jaunes, aux petites fourmis qui ont construit ici leur pyramide, au perdreau brun qui couve ses œufs tachetés, mais les fleurs bleues et les rouges et pas moins les jaunes que l’on voit dans les blés sont une mauvaise herbe qui leur conteste la vie ; je vis un jour un escargot  sur lequel grouillaient les fourmis comme les Lilliputiens sur Gulliver endormi et l’escargot avait des mouvements spasmodiques sous leurs aiguillons en essayant en vain de s’échapper et le renard tuera le perdreau sur ses œufs.

Même le lac avec ses vagues paisibles et régulières, ses roses jaunes, son réseau blanc et vert d’algues, ses lys d’eau, ce lac qui semble m’appeler, lui aussi, se refermerait sur moi, froid et muet, si je suivais sa trompeuse séduction et rejetterait ensuite avec mépris mon corps sans âme sur le sable ; monotone, il murmure tendrement comme s’il chantait une berceuse, mais ce n’est que la plainte mortelle de la nature que j’entends, la voix de la putréfaction ; ses vagues chassent la terre et les pierres, elles creusent le rocher où se dresse la Croix et, lorsqu’un jour, la digue se brise, il noie la terre, les animaux et les hommes.

Et la femme, que veut-elle en m’attirant sur son sein sinon, comme la nature, prendre mon âme, ma vie, pour former d’autres créatures et me donner la mort. Ses lèvres sont comme les vagues du lac, elle séduisent, elles caressent — elles rendent fou — et la fin est l’anéantissement.

Tu peux te moquer de mon idéalisme, c’est pourtant la meilleure chose que l’on puisse avoir dans cette vie dont personne ne sait quel but elle poursuit, que personne ne peut sonder, la vie qui semble n’être là que pour elle-même et à qui l’amour a été impartit pour qu’elle se poursuive dans de nouveaux êtres qui se réjouissent de la terre et du soleil et de la lune et des étoiles et qui sont rendus en proie à la mort, comme nous.

Ton Henryk.

( Leopold Von Sacher-Masoch, Ecrits autobiographiques et autres textes, Editions Leo Scheer ) - (Source image : Leopold von Sacher-Masoch, circa 1870-1880, du livre Albert Moll, Handbuch der Sexualwissenschaften, Verlag Von F.C. Vogel, Leipzig 1921, Wikimedia Commons)
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4 commentaires

  1. guybucher@hotmail.fr

    Lettre admirable et inattendue pour qui ne connaît que le substantif tiré de son nom. La nature y est décrite de façon éminemment poétique malgré une conscience aiguë du darwinisme qui la meut. Jusqu’à y inclure la femme semblable à la fleur carnivore piègeant l’insecte ! Dans sa conclusion, c’est toutefois l’idéalisme qui prévaut.

    • justinebouchard96@hotmail.fr

      C’est plus une représentation personnelle qu’une objective; je doute qu’il perçoive l’homme de la même façon (sensualité, attirance…). C’est ce que la femme lui évoque, à lui. Mais effectivement, on peut facilement s’y identifier en inversant les rôles!

      Je pense qu’il manifeste ouvertement son incompréhension du sexe féminin, et, en ce sens, nous présente ses idées comme purement personnelles et subjectives: « (…) mais je ne recevais aucune réponse ou bien dans une langue que je ne comprenais pas » C’est cette communication ratée qui résulte en une peur de l’inconnu, la peur d’être présenté à un danger important, et puisqu’elle lui est justement inconnue, il a peur d’y être soumis et d’y être détruit. Ce qui est ironique, puisqu’il est justement connu pour son plaisir à se soumettre! Il voit la nature (principalement les femmes, mais les métaphores et la conclusion démontrent que c’est son sentiment envers tout ce qui est de la nature, donc, je pense que vous avez raison en ce sens) comme une attrape meurtrière, égoïste, qui ne recherche que sa propre survie… Comme quoi l’expérience totale d’une peur intense pourrait procurer l’extase, dans son cas, la jouissance sexuelle. Si la peur est la crainte d’être présenté à une chose désagréable dans le futur, l’expérience de cette chose désagréable ne pourrait pas accompagnée de sa peur, puisqu’en existant, elle écarte ainsi la possibilité d’y être présenté plus tard. La jouissance masochiste pourrait donc provenir, entre autres, du fait d’être libéré de la peur d’être anéanti.

      C’est curieux qu’il soit autant associé au Marquis de Sade, ils ont l’air si différents. Je perçois dans les écrits de Sacher-Masoch une vision sensible et humaine qu’on ne retrouve pas trop chez Sade! En même temps, c’est justement ça, le but de la domination: réduire l’objet à une possession, lui enlevant ainsi son humanité. Je vois par contre une certaine similarité en ce qui a trait à la nature, qui, chez chacun, cherche à être maître et à détruire. Masoch en a si peur que ça le fait jouir, et le Marquis, il en jouit directement (en détruisant l’objet du désir). L’oeuvre de Sade démontre encore là que l’homme peut lui aussi être cette nature destructrice que Masoch voit en la femme. Si vous me suivez dans mon raisonnement, j’en conclus que la nature de cette nature destructrice dépend donc de la nature de son appât!

      Je n’ai par contre jamais vraiment lu Sacher-Masoch, alors je pourrais être dans l’erreur.

      Vous en pensez quoi?

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