Lettre de Sénèque à Lucilius

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La raison exige qu'on se prépare à la mort avant de se préparer à la vie.

Sénèque (1 ap. J.-C. ? – 12 avril 65 ap. J.-C.), philosophe stoïcien, dramaturge et homme d’État romain, même s’il a connu les faveurs impériales et a été le précepteur du jeune Néron, a eu une fin tragique : discrédité puis tombé en disgrâce, il est contraint au suicide. L’école philosophique dont il se réclamait l’avait préparé à cette funeste destinée, comme le montre cette lettre envoyé à son correspondant de toujours, Lucilius, pour affronter la dernière heure.

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Cessons de vouloir ce que nous avons désiré. Pour moi, dans ma vieillesse, je m’applique à ne plus désirer ce que je désirais dans mon enfance. J’y songe toute la nuit, j’y songe tout le jour ;  ma seule occupation, ma seule pensée est de guérir les maux invétérés de mon âme. Je tâche que chaque jour soit en raccourci ma vie entière. Non que je le saisisse comme s’il était le dernier ; mais je le considère comme s’il pouvait l’être.

Je vous écris cette lettre avec l’idée que la mort peut m’appeler pendant que je l’écris. Je suis tout préparé à quitter la vie, et j’en jouis davantage ; car je ne m’inquiète pas du temps qu’elle doit durer. Avant la vieillesse, je pensais à bien vivre ; aujourd’hui, je pense à bien mourir; car c’est bien mourir, que de mourir sans regret. Efforcez-vous de ne rien faire contre votre gré. Ce qui doit être, vous le subirez quoi que vous fassiez ; l’homme résigné ne subit jamais la nécessité.

Oui, je le répète, celui qui se soumet de bon cœur au commandement, s’épargne la plus pénible tâche de la servitude, c’est-à-dire, de faire ce qu’il ne veut pas. L’homme vraiment malheureux n’est pas celui qui est condamné à obéir, mais celui qui obéit malgré lui. Sachons donc plier notre esprit de telle sorte, que nous voulions toujours ce qu’exigent les circonstances, et surtout envisageons sans tristesse le terme de notre carrière. La raison exige qu’on se prépare à la mort avant de se préparer à la vie. La vie est suffisamment approvisionnée ; mais c’est peu pour notre avidité : il nous semble toujours qu’il nous manque quelque chose, et il en sera de même jusqu’à la fin. Ce ne sont pas les années, ce ne sont pas les jours, qui feront que nous aurons assez vécu, mais les qualités de notre âme. Pour moi, mon cher Lucilius, j’ai vécu assez longtemps ; et j’attends la mort comme un homme satisfait.

( http://www.seneque.info/lettre61.html ) - (Source image : Statut de Sénèque à Cordoue (détail) © Wikimedia Commons)
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8 commentaires

  1. pierredelacour61@yahoo.fr

    Belle lettre en effet, oui tout en effet, car il y a dans cette lettre des contradictions évidentes. Il dit …/… car c’est bien mourir, que de mourir sans regret…/… Comment peut-il n’en avoir lorsqu’il dit plus bas…/… l’homme résigné ne subit jamais la nécessité. Pas de regret vraiment lorsqu’on est résigné. Tout le reste de la lettre de Sénèque est une abondance issue de cette contradiction. Mais… c’est du Sénèque !

  2. Maïla Nepveu

    Depuis plus de 40 millions d’années, sur la planète terre, une poussière de l’univers vieux de plus de 7 milliards d’années et dont on ne sait presque rien, l’homme, ce bipède fragile mais intelligent, nait (alors qu’il n’a rien demandé), grandit, apprend, s’adapte, atteint sa maturité, avant de décliner inexorablement et de mourir, ce qu’il sait depuis son enfance.
    Les stoïciens avec Sénèque, auteur de cette magnifique lettre à Lucilius, mais aussi avec Marc-Aurèle qui écrivait « ne souhaite pas que les choses se passent comme tu le désires, mais accepte qu’elles se passent telles qu’elles doivent se passer », nous apprennent comment vivre et mourir. C’est l’acceptation de son sort, qu’on ne maitrise pas, qui a abouti à la distanciation et à la sagesse. Ne plus désirer ce qui n’est pas nécessaire, ne pas vouloir satisfaire des envies inutiles, penser que lutter contre les moulins à vents est futile, mais accepter sa condition humaine et mortelle, voilà le secret de la sagesse, qui est fille de la résignation.
    Je pense à d’autres citations de Sénèque :
    « La vie, ce n’est pas attendre que les nuages passent, c’est apprendre à danser sous la pluie. »
    « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles »
    « Dans la vie, ce qui compte, ce n’est pas sa longueur, c’est sa valeur. »
    « Méditer la mort, c’est méditer la liberté, celui qui sait mourir, ne sera jamais esclave. »
    L’homme est avide ; il lui manque toujours quelque chose et il court après un rêve qu’il n’atteindra jamais. Mais, il ira au bout de sa course, la mort, qu’il vaut mieux sublimer et accepter pour mieux la comprendre, et, finalement, la trouver naturelle et plus belle.

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