Lettre de Sigmund Freud à Stefan Zweig

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Contrairement à ma volonté, je cède à la lamentation.

Sigmund Freud (6 mai 1856 – 23 septembre 1939), le fondateur de la psychanalyse, connut une fin de vie mouvementée, étant forcé à l’exil suite à l’arrestation provisoire de l’une de ses filles par la Gestapo. C’est dans sa maison à Londres que Freud s’éteignit. Quelques années avant sa mort, sentant sa vie s’affaiblir, le psychanalyste envoie cette lettre à son ami et biographe Zweig, témoignant de sa lassitude et réaffirmant toute son amitié au grand écrivain autrichien.

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17 novembre 1937

Cher Docteur !

Je ne saurai dire si votre chère lettre m’a causé plus de joie ou plus de douleur. Comme vous, je souffre des événements de notre époque, et comme vous, je ne trouve pour seule consolation que le sentiment d’appartenir au même cercle qu’un petit nombre d’autres personnes, dans la certitude que les mêmes choses nous sont restées chères, et que nos mêmes vertus semblent incontestables. Mais, en tant qu’ami, je pourrais vous envier cette faculté que vous avez de vous défendre avec un admirable travail. Puissiez-vous réussir encore et encore !

Déjà, j’aime votre «Magellan».  Mon œuvre se trouve derrière moi, comme vous le dites vous-même et personne ne peut prédire comment celle-ci sera jugée dans les temps futurs. Le doute, vous le savez, est inséparable de la recherche et, je ne suis pas certain, moi-même, que plus d’un minuscule fragment de vérité ait été découvert.

L’avenir proche semble plutôt sombre, ce sera le cas pour ma Psychanalyse, également. Quoi qu’il en soit, il ne s’augure rien d’agréable dans les semaines ou mois qu’il me reste encore à vivre. Contrairement à ma volonté, je cède à la lamentation. Je pense que je voulais me rapprocher de vous humainement, ne voulant pas être célébré comme un rocher dans la mer, contre lequel la houle se précipite en vain. Mais même si mon opposition reste silencieuse, cela reste une opposition et — impavidum ferient ruinae.

J’espère que vous ne me ferez pas attendre trop longtemps avant la lecture de vos prochains beaux et courageux ouvrages.

Sincèrement vôtre,

Votre vieux Freud.

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