Lettre de Stefan Zweig à Romain Rolland

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Quelle place Davos, ce lieu qui balance entre la beauté et la mort ; une atmosphère inoubliable !

Davos est ces jours-ci le lieu du « World Economic Forum ». Le 20 janvier 1918, Stefan Zweig écrit à Romain Rolland depuis Saint-Moritz, pour lui parler de Davos où il vient de séjourner ! Bien avant que Davos, commune suisse commune du canton des Grisons, ne soit devenue à partir de 1971 le lieu qui héberge le forum économique mondial, qui réunit chaque année des dirigeants d’entreprise, des responsables politiques du monde entier ainsi que des intellectuels et des journalistes afin de débattre des problèmes les plus urgents de la planète, la station de ski a été un lieu très prisé.
Le village s’est transformé en lieu de cure contre la tuberculose à partir de 1853 et s’est rempli de sanatoriums, d’hôtels et de pensions. C’est à Davos que se déroule le roman de Thomas Mann La Montagne magique qui décrit la vie de pensionnaires d’un sanatorium. À partir de 1928 Davos devient le lieu de rencontre des grands intellectuels européens. Mais en 1918 le lieu, qui accueille déjà des conférences, est surtout lié au ski et à la lutte contre tuberculose : la vie et la mort. La mort qui va continuer à ravager la planète jusqu’en novembre 1918 et au-delà, puisque la grippe espagnole va faire autant de victimes que la Grande Guerre, surtout chez les tuberculeux.

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20 janvier 1918

St. Moritz, hôtel Calonder,

Mon cher et grand ami,

Ma compagne vous envoie quelques mots et je veux vous donner de mes nouvelles. Je reste en Suisse, sûrement jusqu’à fin février.

Je suis allé à Davos pour une conférence. Quelle place Davos, ce lieu qui balance entre la beauté et la mort ; une atmosphère inoubliable ! On sent l’humanité souffrante à chaque pas et cette souffrance est tou­jours enveloppée d’une douceur : comme ils sont vibrants de vie, ces tuberculeux, comme ils dévorent les livres, comme ils sont attentifs à la vie des autres, eux, qui devraient vivre seulement pour eux-mêmes. J’ai été très ému de ces deux jours ; imaginez-vous faire la connaissance d’hommes, de femmes superbes, de causer avec eux et d’entendre un moment après : ils n’ont que deux mois à vivre. Maintenant je suis à Saint-Moritz, lieu que je déteste parce qu’il y a ici les fainéants luxurieux du monde entier. Mais pour ma femme et son enfant, très fatigués par ce terrible voyage (deux nuits dans des wagons sans chauffage), et par le travail pour moi à Vienne, j’ai choisi cette place qui garantit la chaleur des chambres et la commodité. Je travaille bien ici, je sors peu et je suis très heureux.

Je reste ici jusqu’au 25 janvier, puis je retourne à Zurich. Si je suis encore en Suisse au mois de mars, je viendrai sûrement au lac Léman. Souvent j’ai envie de prendre un train et d’aller directement chez vous. J’ai tant à vous raconter ! J’ai beaucoup vu en Suisse, je vois maintenant clair en beaucoup de choses. Et j’aime la vie pour la variété de ses formes, les bonnes autant que les mauvaises.

écriturezweig

RollandZweigcorresp1910-1919

Ouvrage publié avec le concours de la Fondation La Poste

( ) - (Source image : Romain Rolland, Stephan Zweig, Correspondance 1910-1919, Paris, Albin Michel, 2014)
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Lettre de Stefan Zweig à Romain Rolland : « Quelle place Davos, ce lieu qui balance entre la beauté et la mort ; une atmosphère inoubliable ! »

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