Lettre de Stefan Zweig à Rudolf G. Binding

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Pour moi, écrire, c’est intensifier, que ce soit le monde ou soi-même.

Stefan Zweig (28 novembre 1881 – 22 février 1942), immense écrivain et intellectuel autrichien, a obtenu la reconnaissance de ses pairs notamment par ses talents de biographe. Dans cette lettre qu’il adresse à son ami et collègue Rudolf G. Binding, l’auteur de Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme définit le rôle et l’essence de l’artiste en plaçant « l’expérience poétique » bien au-dessus de « l’expérience dépourvue d’imagination ».

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13 avril 1928

Très cher Monsieur,

Cela fait du bien de croiser le fer en toute amitié avec un adversaire aussi illustre. Il n’en reste pas moins que je campe sur ma position (et la préface de ces Trois poètes de leur vie, déclinaison typologique du problème de l’autoportrait, l’explique de façon plus développée).

Toute la psychologie nous enseigne que les rêves sont des désirs contrariés, l’imagination qui s’élève au dessus de la réalité ; et qu’est ce que la poésie si ce n’est un rêve éveillé de l’artiste ? Nous nous élevons spirituellement et moralement dans l’œuvre au dessus de nos propres limites, nous inventons au destin une intensité qui ne nous a pas été donnée par la réalité : pour moi, écrire, c’est intensifier, que ce soit le monde ou soi-même. Je suis fermement convaincu que l’artiste n’a presque jamais consommé autant de vie concrète grossière et factice que ne l’a fait l’aventurier ou le simple jouisseur, mais son génie repose sur le fait qu’il fait d’une goutte d’eau la mer, d’une évocation la forme parfaite, du hasard la nécessité.

Le simple jouisseur doit dévorer pour se sentir rassasié, l’écrivain doit, l’homme d’imagination recrée quotidiennement l’épisode biblique du partage des pains, il n’a pas besoin de ravitaillement continuel, pas besoin de grandes quantités, et il n’aurait d’ailleurs pas même la possibilité de vivre continuellement des choses nouvelles, car il ne consomme pas avec une passivité féminine, mais veut aussi créer de lui même, être virilement actif.

J’espère que ma préface au livre que vous aurez entre les mains dans une quinzaine de jours vous montrera plus clairement que ne le fait cette lettre que ce n’est pas entre l’écriture et l’expérience que je place une opposition tranchée, mais entre une expérience dépourvue d’imagination (jouissance grossière) et une expérience poétique (création active). Ce passage du Casanova s’inscrit dans un contexte intellectuel plus large, et j’espère qu’alors nous baisserons la garde, voire échangerons nos épées comme les héros grecs. Plus d’une chose encore — je n’en doute pas — vous y semblera étrange, notamment le fait que je vois l’idéal dans l’autobiographie dans une franchise sans bornes, et même impudique, et que je place la nudité quasi exhibitionniste d’un Casanova et d’Hans Jaeger très haut dans la littérature mondiale sur le plan documentaire. Mais (contrairement à Gundolf), je ne considère pas l’artiste du seul point de vue de la sphère poétique, littéraire, mais aussi comme un type, un événement dans l’ordre de l’humain. Et comme seul l’artiste révèle ce qu’il y a d’humain en l’homme (tandis que les autres individus se contentent de le disperser dans leur existence), il lui faut se contenter de servir d’étiage. La psychologie appliquée à des personnages, voilà qui devient toujours davantage ma passion, et je l’exerce alternativement à propos d’objets historiques réels ou de produits de mon imagination poétique : maintenant que cette œuvre (dont le sous-titre est : « Les degrés la représentation de soi ») est achevée, je reviens aux nouvelles aux nouvelles. Je retrouve également dans votre œuvre et votre existence cette division (ou plutôt cette double efficience), à ceci près que vous êtes conscient, de façon déterminée, que l’activité poétique est la tâche décisive (tandis que pour ma part, la psychologie, la pure science de l’âme m’attire toujours plus dangereusement dans ses filets).

C’est une bonne occasion pour vous dire une fois encore mon admiration et mon affection. Puisse le printemps vous inspirer quelques nouveaux chants, et puisse le soleil tirer son suc de votre prose : vous savez que je suis un gourmet, et que ce sont de tous les Allemands ceux que je préfère, avec ceux de Carossa.

Merci et salutations,

Votre fidèlement dévoué,

Stefan Zweig

Le livre arrive dans quinze jours ! Je rentre tout juste de Paris.

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( Stefan Zweig, Correspondance : 1920-1931, Le Livre de Poche, Paris, 2000. )
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