Lettre de Stefan Zweig à Sigmund Freud

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Salvador Dalí est le seul génie de la peinture de notre époque.

L’écrivain autrichien Stefan Zweig, auteur d’œuvres telles que Le Joueur d’échecs, Lettre d’une inconnue ou La confusion des sentiments, envoie cette lettre à Sigmund Freud pour lui présenter le peintre Salvador Dalí, alors âgé de 34 ans, et dont la réputation artistique est déjà assurée. L’artiste avait toujours rêvé de rencontrer le père de la psychanalyse, pour son rôle dans ses recherches picturales. Ce mot d’introduction confirme le coup d’oeil du grand romancier et devait combler Dalí, en mal éternel de reconnaissance.

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18 juillet 1938

Cher Professeur !

Juste un mot encore, à titre d’information. Vous savez que j’ai toujours soigneusement évité de vous amener des gens, mais demain, il s’agit vraiment d’une exception importante. Pour moi, Salvador Dalí (si singulier que puisse être parfois ce qu’il fait) est le seul génie de la peinture de notre époque, et le seul qui durera plus longtemps qu’elle, un fanatique de ses convictions, et le disciple le plus fidèle, le plus reconnaissant que vous ayez chez les artistes.

Voilà des années que ce véritable génie souhaite vous rencontrer (il affirme que dans l’art, il n’est redevable à personne autant qu’à vous). Nous venons donc demain, avec sa femme, et il voudrait profiter de l’occasion, pendant que nous parlons, pour faire peut-être une esquisse — les vrais portraits, il les fait toujours de mémoire et en partant d’une forme intérieure. Nous vous apporterons, afin de le légitimer à vos yeux en vous la présentant, la dernière de ses œuvres, qui appartient à M. Edward James. Je crois que personne n’a trouvé de telles couleurs depuis les maîtres anciens, et dans les détails, si symboliques qu’ils puissent paraître, je trouve une perfection à côté de laquelle tout ce qui se fait en peinture ces temps-ci me semble bien fade. Le tableau s’intitule Narcisse, et il est possible qu’il ait été conçu sous votre influence.

Ceci à titre d’excuse de ce que nous venions en petite caravane. Mais je crois qu’un homme comme vous doit rencontrer un jour l’artiste qu’il a influencé plus que quiconque, et que j’ai toujours considéré comme un privilège de connaître et d’apprécier. Il n’est venu de Paris que pour deux jours (il est catalan) et ne nous dérangera pas tous les deux. Je suis simplement heureux que vous fassiez la connaissance de celui qui est peut-être votre plus fervent adepte. — Puissiez-vous ne pas trouver inconvenant ce véhément éloge. Le tableau vous surprendra peut-être dans un premier temps, mais je ne puis imaginer qu’il ne vous révèle pas la valeur de cet artiste.

Sincèrement et avec toute mon estime,

Votre Stefan Zweig.

Salvador Dalí aurait évidemment aimé vous montrer ses tableaux ici lors d’une exposition, mais comme nous savons que vous ne sortez pas volontiers, ou pas du tout, nous vous porterons à domicile, pour que vous le voyiez, son dernier opus qui, à mon sens, est aussi le plus beau.

 

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( Stefan Zweig, Correspondance 1932-1942, Paris, Grasset, 2008. ) - (Source image : Salvador Dalí, La Tentation de Saint-Antoine (1946), Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles)
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