Lettre de Stendhal à sa sœur Pauline

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Tu es la seule femme que j'estime.

Stendhal (23 janvier 1783 – 23 mars 1842), auteur entres autres de De l’amour, demeure dans les esprits pour avoir défini le concept de « cristallisation » amoureuse. Il s’agit du phénomène d’idéalisation de l’autre au début de toute relation. Mais si l’on en croit la lettre suivante, la seule qu’il idéalisait vraiment et pleinement, c’était sa sœur, Pauline : dans sa recherche du bonheur, Stendhal se montre un soupçon méprisant envers les autres femmes, communes… Mais c’est l’occasion d’un bel éloge de l’une des plus chères de ses happy few !

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16 décembre 1806

Ma chère amie,

le bonheur de penser à toi est un des plus grands qui me restent ; tu es la seule femme que j’estime et avec qui je me permette d’avoir les sentiments que toutes celles qui sont jolies m’inspiraient il y a quelques années. Tu es une Porcia à mes yeux ; toutes les autres ne sont au plus que des Mme du Châtelet ; quelques idées, beaucoup de vanité et une âme non réellement sensible, mais poursuivant les plaisirs de la sensibilité, qu’elles trouvent sans cesse vantées dans les livres qu’elles étudient.

Ce qui est fâcheux dans notre correspondance, c’est que ce n’est qu’une demie-correspondance ; tu ne me réponds jamais : quand nous serons l’un en Amérique et l’autre à Grenoble, je pourrais recevoir plus souvent de tes lettres. Cela me prive du doux plaisir de savoir ce que tu fais, et surtout ce que tu penses. Je ne puis que t’exhorter vaguement à la patience, et à subir la première punition d’un esprit et surtout d’une âme supérieure : celle de s’ennuyer de tout ce qui amusent les âmes pygmées qui environnent. Une autre conséquence de cette supériorité, c’est de n’être pas compris par elles : on ne pourrait jamais faire comprendre à un domestique la grâce que les gens ordinaires trouvent dans vingt passages des Fables de La Fontaine ; de même, ces gens de la société ne comprennent pas la grâce plus grande qui est dans vingt autres endroits de La Fontaine, bien supérieurs aux premiers. Ces endroits leur semblent obscurs ou exagérés ; on criait Pas assez soignés ! J’ai entendu ces propres mots en parlant d’endroits destinés à produire le sentiment de la grâce, et soigné voulait dire là élégant.

Il faut donc qu’une grande âme soit elle-même la source de toutes ses jouissances. Chamfort a dit : « On ne va point au marché avec des lingots, mais avec de la monnaie de billon ». Il ne faut donc pas s’attendre à être senti, et à entendre des choses qui touchent vraiment. Ce bonheur m’arrive actuellement, mais c’est la première fois depuis longtemps.

Je n’ai pas le temps physique d’écrire : voici la première fois en huit jours que j’écris cette lettre, tu t’en apercevras.

Jean est parti depuis quinze jours, n’est-ce pas ?

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( Stendhal, Lettres à Pauline, Paris, Seuil, L'école des lettres, 1994 ) - (Source image : "Stendhal", vers 1840, par Olof Johan Södermark (1790-1848) © domaine public)
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Lettre de Stendhal à Alexandrine Daru : « Je ne suis tremblant que quand les yeux que j’adore sont tournés vers moi. »

Lettre de Stendhal à Mathilde : « S’il était besoin d’assassiner pour vous voir, je deviendrais assassin. »

Lettre d’Anna de Noailles à Henri Franck : « Je vous parle tout le temps dans mon cœur, mon cher ami. »

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