Lettre de Stendhal à Mathilde

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S'il était besoin d'assassiner pour vous voir, je deviendrais assassin.

Après sa rencontre avec Mathilde, Stendhal (23 janvier 1783 – 23 mars 1842) écrit laconiquement : « 4 mars.  Commencement d’une grande phrase musicale. » Ce coup de foudre explosif donna lieu à des folies stendhaliennes et des désespoirs cristallisant l’amour même, dont cette lettre est l’emblème accompli.

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le 7 juin 1819

Madame,

Vous me mettez au désespoir. Vous m’accusez à plusieurs reprises de manquer de délicatesse, comme si, dans votre bouche, cette accusation n’était rien.  Qui m’eût dit, lorsque je me séparai de vous, à Milan, que la première lettre que vous m’écririez commencerait par monsieur et que vous m’accuseriez de manquer de délicatesse ?

Ah ! Madame, qu’il est aisé à l’homme qui n’a pas de passion d’avoir une conduite toujours mesurée et prudente. Moi aussi, quand je puis m’écouter, je crois ne pas manquer de discrétion ; mais je suis dominé par une passion funeste qui ne me laisse plus le maître de mes actions. Je m’étais juré de m’embarquer ou au moins de ne pas vous voir, et de ne pas vous écrire jusqu’à votre retour ; une force plus puissante que toutes mes résolutions m’a entraîné aux lieux où vous étiez. Je m’en aperçois trop, cette passion est devenue désormais la grande affaire de ma vie. Tous les intérêts, toutes les considérations ont pâli devant celle-là. Ce funeste besoin que j’ai de vous voir m’entraîne, me domine, me transporte. Il y a des moments, dans les longues soirées solitaires, où, s’il était besoin d’assassiner pour vous voir, je deviendrais assassin. Je n’ai eu que trois passions en ma vie : l’ambition de 1800 à 1811, l’amour pour une femme qui m’a trompé de 1811 à 1818, et, depuis un an, cette passion qui me domine et qui augmente sans cesse. Dans tous les temps, toutes les distractions, tout ce qui est étranger à ma passion a été nul pour moi ; ou heureuse ou malheureuse, elle remplit tous mes moments. Et croyez-vous que le sacrifice que je fais à vos convenances de ne pas vous voir ce soir soit peu de chose ? Assurément, je ne veux pas m’en faire un mérite ; je vous le présente seulement comme une expiation pour les torts que je puis avoir eus avant-hier. Cette expiation n’est rien pour vous, Madame ; mais pour moi, qui ai passé tant de soirées affreuses, privé de vous et sans vous voir, c’est un sacrifice plus difficile à supporter que les supplices les plus horribles ; c’est un sacrifice qui, par l’extrême douleur de la victime, est digne de la femme sublime à laquelle il est offert.

Au milieu du bouleversement de mon être, où me jette cet impérieux besoin de vous voir, il est une qualité que cependant jusqu’ici j’ai conservée et que je prie le destin de me conserver encore, s’il ne veut me plonger, à mes propres yeux, dans le monde de l’abjection : c’est une véracité parfaite. Vous me dites, Madame, que j’avais si bien compromis les choses, samedi matin, que ce qui s’est passé le soir devenait une nécessité pour vous. C’est ce mot compromis qui me blesse jusqu’au fond de l’âme, et, si j’avais le bonheur de pouvoir arracher le trait fatal qui me perce le cœur, ce mot compromis m’en eût donné la force.

Mais non, Madame, votre âme a trop de noblesse pour ne pas avoir compris la mienne. Vous étiez offensée et vous vous êtes servie du premier mot qui est tombé sous votre plume. […]

Si vous aviez des défauts, je ne pourrais pas dire que je ne vois pas vos défauts ; je dirais, pour dire vrai, que je les adore ; et, en effet, je puis dire que j’adore cette susceptibilité extrême qui me fait passer de si horribles nuits. C’est ainsi que je voudrais être aimé, c’est ainsi qu’on fait le véritable amour ; il repousse la séduction avec horreur, comme un soupçon trop indigne de lui, et avec la séduction, tout calcul, tout manège, et jusqu’à la moindre idée de compromettre l’objet que j’aime, pour le forcer ensuite à certaines démarches ultérieures, à son avantage.

J’aurais le talent de vous séduire, et je ne crois pas ce talent possible, que je n’en ferais pas usage. Tôt ou tard, vous vous apercevriez que vous avez été trompée, et il me serait, je crois, plus affreux encore, après vous avoir possédée, d’être privé de vous que si le ciel m’a condamné à mourir sans être jamais aimé de vous.

Quand un être est dominé par une passion extrême, tout ce qu’il dit ou tout ce qu’il fait, dans une circonstance particulière, ne prouve rien à son égard ; c’est l’ensemble de sa vie qui porte témoignage pour lui. Ainsi, Madame, quand je jurerais à vos pieds, toute la journée, que je vous aime, ou que je vous hais, cela ne devrait avoir aucune influence sur le degré de croyance que vous pensez pouvoir m’accorder. C’est l’ensemble de ma vie qui doit parler. Or, quoique je sois fort peu connu et encore moins intéressant pour les personnes qui me connaissent, cependant, faute d’autre sujet de conversation, vous pouvez demander si je suis connu pour manquer d’orgueil ou pour manquer de constance.

Voilà cinq ans que je suis à Milan. Prenons pour faux tout ce qu’on dit de ma vie antérieure. Cinq ans, de trente et un à trente-six ans, sont un intervalle assez important dans la vie d’un homme, surtout quand, durant cinq années, il est éprouvé par des circonstances difficiles. Si jamais vous daignez, faute de mieux, penser à mon caractère, daignez, Madame, comparer ces cinq années de ma vie, avec cinq années prises dans la vie d’un autre individu quelconque. Vous trouverez des vies beaucoup plus brillantes par le talent, beaucoup plus heureuses ; mais une vie plus pleine d’honneur et de constance que la mienne, c’est ce que je ne crois pas. Combien ai-je eu de maîtresses en cinq ans, à Milan ? Combien de fois ai-je faibli sur l’honneur ? Or, j’aurais manqué indignement à l’honneur si, agissant envers un être qui ne peut pas me faire mettre l’épée à la main, j’avais cherché le moins du monde à le compromettre.

Aimez-moi, si vous voulez, divine Mathilde, mais, au nom de Dieu, ne me méprisez pas. Ce tourment est au-dessus de mes forces. Dans votre manière de penser qui est très juste, être méprisé m’empêcherait à jamais d’être aimé.

Avec une âme élevée comme la vôtre, quelle voie plus sûre pour déplaire que celle que vous m’accusez d’avoir prise ? Je crains tant de vous déplaire que le moment où je vous vis le soir du 3, pour la première fois et qui aurait dû être le plus doux de ma vie, en fut, au contraire, un des plus inquiets, par la crainte que j’eus de vous déplaire.

( Stendhal, Œuvres complètes, Honoré Champion ) - (Source image : wikipedia)
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