Lettre de Stendhal à sa sœur Pauline

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Lis Molière, La Bruyère, l'histoire : voilà l'homme

Henry Beyle, alias Stendhal, né le 2 janvier 1783 et décédé le 23 mars 1842, célèbre pour ses grands romans Le rouge et le noir et La chartreuse de Parme, fut un aventurier intrépide, un esprit génial, ébloui par l’Italie, les voyages et les arts. Après le décès de sa mère, sa sœur Pauline devint une figure féminine centrale jusqu’à l’éclosion célèbre de ses amours malheureux, médités et décrits dans De l’amour. Dans cette lettre à Pauline, qui projetait de fuguer pour rejoindre son soupirant, Stendhal lui prodigue ses conseils de frère aîné et d’homme d’expérience, du haut de ses 21 ans : le grand psychologue, le virtuose du style et l’homme d’esprit sont déjà là !

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Le 11 fructidor an XII – 29 août 1804

Ta lettre m’effraie au-delà de toute expression. Tu vas faire une folie. Songe que d’aller à Voreppe, à l’insu de ton père, te dégrade à jamais de l’état que tu peux avoir dans le monde, et te met au rang des filles perdues.

Voilà la vérité en mon âme et conscience. Je te jure de ne jamais rien communiquer. Songe que de ta place, tu ne vois que le bonheur de la vie errante, tu en ôtes tous les inconvénients. […] Tu y vois combien on est quelquefois triste d’être isolé, et encore quelle différence de toi à moi.

Comme homme, j’ai le cœur trois ou quatre fois moins sensible, parce que j’ai trois ou quatre fois plus de raison et d’expérience du monde, ce que vous autres femmes appelez dureté de cœur.

Comme homme, j’ai la ressource d’avoir des maîtresses. Plus j’en ai et plus le scandale est grand, plus j’acquiers de réputation et de brillant dans le monde. Je suis parti de Grenoble à dix-sept ans, je commençais à me dégoûter de ce genre de vie. Cela est au point que, malgré mon âge de vingt et un ans, et mon heureuse position de n’avoir pas douze francs de rente par an, j’épouserais une autre Pauline si j’en trouvais une qui ne fût pas ma sœur, quitte à vivre de quelque métier, comme imprimeur, par exemple, faiseur de journaux ou autre encore plus triste.

Ayant l’âme bien plus tendre et ne l’ayant pas dégoûtée par quatre ans de vie dans le grand monde, avant deux ans tu brûlerais de trouver un homme aimable. Tu le désirerais tant que tu finirais par te persuader (comme Mary Wollstonecraft Godwin, Anglaise célèbre) que tu l’as trouvé, et il n’en serait rien. À force de désirer une chose, dans ce genre où l’illusion est si facile, on finit par se persuader qu’elle est. Et l’irréparable faute de s’être trompée éloigne à jamais le pouvoir d’avoir un époux digne de soi.

Songe à cette vérité : qui voudrait, même en étant amoureux, épouser une fille qui se serait sauvée de chez ses parents ?

Je suis l’homme le plus dépourvu de préjugés que j’aie rencontré, et je t’assure que je ne le ferais pas. Si je l’aimais, je la rouerais, et puis la planterais là.

Songe que dans le monde, tu ne trouveras pas vingt âmes qui comprennent la tienne ; que moi qui ai fait vingt fois plus d’expériences que tu n’en pourrais jamais faire, je n’en ai pas trouvé quatre. […]

J’ai connu en Italie une femme nommée Angelina, que j’ai aimée au delà de toute expression. Elle avait exactement ton caractère. Elle a passé sans folies le temps de la jeunesse, qu’elle a passé (deux ans du moins) enfermée dans un couvent, de force. Elle s’est enfin mariée et est, depuis huit ans, la plus heureuse des femmes.

[…] Lis Molière, La Bruyère, l’histoire : voilà l’homme.

Apprends par cœur Cinna ; les rôles d’Oreste, de Ladislas, d’Hermione, du Misanthrope. Cela te portera aux cieux un jour.

( Texte : Stendhal, Lettres à Pauline, L'école des lettres, Seuil ; Image : )
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4 commentaires

  1. gouffier annie

    il serait bien de récadrer la toile sociologique de fond d’aujourd’hui, avec l’évolution des genres et notre forme de démocratie » installée depuis STENDHAL….ou nos révolutions…..parrallèle interessant ; non ? RICHESSE/PAUVRETE/ETIQUETTE SOCIALE/MOEURS du 21ème siècle ; quelles avancées ou reculs ????

  2. Prudi

    Stendhal était bien conformiste lorsqu’il s’agissait de la conduite des femmes et dans les conseils qu’il donne à sa sœur.Pourquoi le risque , lorsqu’on est femme serait- il nécessairement voué au malheur?

  3. HERRERA EVELYNE

    Je pense que, pour l’époque, il n’avait pas tort de donner des conseils à sa soeur, car il avait tout de même de l’expérience, d’après ce qu’il dit, et ne voulait pas qu’elle se retrouve abandonnée et, de ce fait, inépousable…

  4. P...issima

    Stendhal qui adorait sa sœur Pauline et lui trouvait une « âme sensible » voyait en elle le contraire de ses héroïnes, ne mélangeant pas vie et littérature. : ‘Les recommandations d’Henri (1° Il faut te marier 2° A un homme bon et assez riche) apparemment conservatrices et bourgeoises, ne sont pas le fait d’une conviction, mais d’une résignation. Il préfère sa sœur en sécurité avec un mari ennuyeux, bien doté, plutôt qu’en danger […] en train de parcourir la campagne italienne avec un héros romantique qui finirait par ne plus l’aimer; car, Stendhal sait que, « les femmes, on les flatte, à 20 ans, on les abandonne à 40. » (De l’amour) (Cf. l’article Pauline, l’âme sœur du Magazine Littéraire (déc. 2013)

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