Lettre de suicide de Stefan Zweig à son ex-femme, Friderike

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Je t'écris ces lignes dans les dernières heures.

Stefan Zweig et sa femme, Lotte, après avoir fui en 1933 l’Allemagne hitlérienne, ont cru trouver au Brésil plus qu’une terre d’accueil : un refuge où reprendre la vie intense et fertile de l’auteur du Joueur d’échecs, de Lettre d’une inconnue ou de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme. Mais la fracture est plus profonde. Dans ce Brésil plein de vitalité et qui ne se soucie guère de l’antisémitisme qui fait rage en Allemagne, le pessimisme et la dépression l’abattent. La guerre, la suprématie nazie, engloutissent ce « monde d’hier » qu’il a tant aimé et cette Vieille Europe humaniste et lettrée dont il a été l’un des plus illustres représentants. 
Le 22 février 1942, courageux ou lâches, les époux Zweig décident de quitter ce monde : voici la dernière lettre de Stefan Zweig, qu’il adresse à sa première femme, Friderike.

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Le 22 février 1942

Petrópolis,

Ma chère Friderike,

Quand tu recevras cette lettre je me sentirai bien mieux qu’auparavant. Tu m’as vu à Ossining, et après une bonne période de calme, ma dépression m’a accablé de pus belle — je souffrais tellement que je ne pouvais plus me concentrer. Et puis, la certitude — la seule que nous eussions — que cette guerre durerait des années, qu’il faudrait une éternité avant que, dans notre situation, nous puissions retrouver notre foyer, cette certitude était trop décourageante.
J’aimais beaucoup Petrópolis, mais je n’avais pas les livres qu’il me fallait, et la solitude, qui avait eu d’abord un effet si bienfaisant, commença à me peser — l’idée que mon œuvre capitale, le Balzac, ne pourrait jamais être terminée si je ne disposais pas de deux ans de vie paisible ni de tous les ouvrages nécessaires était très dure, et puis cette guerre, qui n’a pas encore atteint son point culminant.
J’étais trop fatigué pour supporter cela (et pauvre Lotte… elle n’avait pas une belle vie avec moi, en particulier parce que sa santé n’était pas des meilleures). Tu as tes enfants, donc un devoir à accomplir, tu as de vastes champs d’intérêts et une énergie intacte. Je suis certain que tu verras des temps meilleurs, et tu me donneras raison de n’avoir pu attendre plus longtemps avec ma « bile noire ». Je t’écris ces lignes dans les dernières heures, tu ne peux imaginer comme je me sens heureux depuis que j’ai pris cette décision. Embrasse tes enfants et ne me plains pas — rappelle-toi ce bon Joseph Roth, et Rieger, comme je me suis réjoui qu’ils n’aient plus à supporter ces tourments.

Avec toute mon affection et mon amitié, courage — tu sais que je suis apaisé et heureux.

Stefan

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( Stefan et Friderike Zweig, L'Amour inquiet. Correspondance 1912-1942, traduit de l’allemand par Jacques Legrand, Paris, Éd. des femmes, 1987. ) - (Source image : Stefan and Lotte Zweig / Acervo CZS)
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5 commentaires

  1. Prudi

    Comment ne pas déplorer qu’un tel génie, qu’une âme tellement sensible aussi aient choisi le suicide! Cependant on l’admire aussi d’avoir accompli ce geste lorsqu’il a senti qu’il ne pouvait plus rien contre l’horreur du monde et l’impossibilité d’écrire ce qu’il aurait encore désiré écrire. Son monde est mort. Il veut mourir avec lui.

  2. Géraldine

    Je ne savais pas que c’était sa dernière lettre, j’ai toujours cru que c’était son testament (ce qui serait plus logique) qu’il avait écrit, le 23 février, avant de boire du véronal avec sa femme. Texte très émouvant également si ça vous intéresse.

  3. Daniele Ingrid Akpa

    j’ai eu l’occasion de lire quelques lignes de ses œuvres, je suis bouleversée de cette manière de voir cet homme excellent prendre une décision aussi grave: le suicide. Je suis une fervente croyante en JE SUS- CHRIST DE NAZARETH. Une personne qui se donne la mort ne peut avoir le repos de l’ame, elle sera tourmentée éternellement, du fait que, la VIE QUE DIEU LUI A DONNE POUR UN BUT A ÉTÉ INTERROMPUE PAR SA VOLONTÉ; pour cela il aura a rendre compte de son acte. JE SUIS NÉE LE 21 FÉVRIER ET IL EST MORT LE 22 FÉVRIER, j’ai le cœur très serre du fait , qu’il ai permis à la pauvre LOTTE de le suivre en enfer avec lui, elle pouvait se remarier et avoir des enfants. Bref je suis très confuse.Cette histoire me prend la tète

    • Alltigerswearstripes@gmail.com

      Demandez à Jésus pourquoi il a tant fait souffrir ces deux êtres, pourquoi il en laisse souffrir tant d’autres ? On n’est plus au temps d’Augustin ou de Thomas d’Acquin pour porter de tels jugements sur le droit de disposer de sa vie et de sa mort, même si je vous accorde que ce geste est d’une violence rare pour l’entourage survivant…

  4. JeanPaul Vellay

    A la fin du film « Stefan Zweig, adieu l’Europe », il est retrouvée dans sa chambre mortuaire et lue, la dernière lettre de l’auteur.
    Il ne s’agit visiblement pas de la dernière lettre destinée à Friderike, présentée par votre site.
    Pouvez vous me confirmer que la lettre lue dans le film est réellement écrite par Stefan Zweig ( et n’est pas un plagiat du réalisateur ) ?
    Dans l’affirmative, où peut on se la procurer ?

    Cordialement.

    Jean-paul

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