Lettre de Sylvia Plath à sa mère

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Je ne vais pas laisser des marmots vagissants m'interdire de faire des études supérieures et de voyager.

Sylvia Plath (27 octobre 1932 – 11 février 1963) est une écrivain américaine, principalement connue pour ses poèmes et son roman La Cloche de détresse. Lorsque la jeune femme entre dans une université prestigieuse, le Smith College (près de Boston), et commence à publier, elle semble promise à un brillant avenir. C’est à sa mère, dont elle est très proche, que Syvia Plath raconte alors ses succès et ses déboires universitaires, dans des lettres sensibles et souvent drôles.
Dans la lettre suivante, elle évoque un thème fondamental de son apprentissage : l’attitude à tenir quant au sexe opposé. Au-delà de la légèreté et de l’innocence de la jeunesse, le vœu de ne jamais sacrifier sa production artistique pour une relation amoureuse, exprimé ici, résonne douloureusement. En effet, quelques années plus tard, Sylvia Plath sera l’assistante littéraire de son mari, Ted Hughes, au point de mettre sa propre carrière de côté. Pour de nombreux lecteurs, elle est en quelque sorte un type du génie féminin écrasé, dans une société dominée par les hommes.

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25 février 1953

Chère Maman,

… Reçu une lettre triste et languissante de Dick… Il me dit que s’il m’avait priée, à l’automne dernier, de lui conter en détail mes amours, c’était pour éviter de s’imaginer des choses. Je l’avais fait avec autant de délicatesse que possible, mais j’aurais dû comprendre que profondément, il ne voulait rien en savoir… Je ne suis jamais sortie sérieusement avec lui — mis à part que je préfère sa compagnie à toute autre — en sortant pourtant toujours avec d’autres. en outre, je suis sortie tout l’été dernier… et ça lui était égal.

Maintenant, au sana, je prends d’autant plus d’importance à ses yeux que je suis la seule fille qu’il connaît, et qu’il n’ose se faire de nouvelles relations. S’il vivait dans un monde normal, il ne s’apitoierait pas sur son propre sort. Je ne désire pas aller passer là-haut toutes les vacances de Pâques, mais s’ils y montent un jour et deux nuits, je me laisserai entraîner… Je redoute une chose : c’est qu’il tente de m’extorquer la promesse de remettre ça quand il en sortira…

Je sais, d’autant mieux que je le sais depuis longtemps déjà, en mon for intérieur, que je ne pourrais jamais être heureuse, mariée avec lui : physiquement, je veux un colosse… mentalement, un homme qui ne jalouse pas ma créativité dans d’autres domaines que la maternité… j’ai toujours envisagé la perspective du mariage sous un angle pratique et rationnel… je ne vais donc pas me jeter tête baissée dans quoi que ce soit pour l’instant… Je ne vais pas laisser des marmots vagissants, à nourrir au sein, m’interdire de faire des études supérieures et de voyager à l’étranger. Je ne risque pas de perdre la tête pour des motifs sexuels et tu n’as pas à t’inquiéter sur ce chapitre.

Les implications de liaisons porteraient atteinte à la liberté et à l’indépendance de ma créativité littéraire, et je ne veux pas qu’il y soit porté atteinte.

Affectueusement,

Sivvy

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( Sylvia Plath, Letters Home. Tome 1 : 1950-1956, traduit de l’américain par Sylvie Durastanti, Paris, Des Femmes, 1988. )
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