Lettre de Théophile Gautier à Carlotta Grisi

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Il pleut dans mon âme comme dans la rue.

En 1865, l’écrivain Théophile Gautier est au sommet de son art : critique et auteur établi, il triomphe avec Mademoiselle de Maupin et, élu à la tête de la Société Nationale des Beaux-Arts, il côtoie alors Delacroix, Manet ou encore Gustave Doré. Incarnation de l’idéal romantique, il déclame dans cette lettre sa passion à Carlotta Grisi, qui était pourtant sa belle-soeur, et laisse libre cours à la tristesse causée par l’éloignement momentané des amants sacrilèges.

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17 novembre 1865

Ma chère Carlotta,

Me voilà hélas! bien loin de vous dans ce grand Paris où j’ai beaucoup de peine à me réinstaller. Plus de Salève ni de Jura, le matin devant mes yeux, rien que la brume qui enveloppe, au fond du jardin, les grêles peupliers. Je me consolerais bien vite de ne plus voir les montagnes avec leurs couronnes de neige si vous étiez là. Votre présence dissiperait le brouillard et ferait briller le soleil du printemps à travers cette bruine qui éteint le jour. Quelque effort que je fasse, je me sens envahir par une invincible mélancolie. Il pleut dans mon âme comme dans la rue. J’avais pris une si douce habitude de vivre près de vous qu’il me semblait que cela ne devait jamais finir. Mon départ, tant de fois différé après un séjour plus long que je n’aurais osé l’espérer, m’a surpris comme une catastrophe inattendue. Je ne pouvais y croire et quand les roues du wagon ont commencé à tourner, elles m’ont fait le même mal que si elles me passaient sur le cœur.

Voilà déjà six grands jours que je ne vous ai vue, six grands jours éternels, et qu’est-ce que six jours à côté des mois qui vont s’écouler, oh! combien lentement, avant que je puisse vous revoir! Je me suis déjà ennuyé pour une année au moins. Mon âme est restée à St-Jean près de vous, et je ne sais que faire de mon corps. Je le mène tous les jours au Moniteur pour corriger les épreuves de Spirite dont la publication a commencé ce matin. Lisez, ou plutôt relisez, car vous le connaissez déjà, ce pauvre roman qui n’a d’autre mérite que de refléter votre gracieuse image, d’avoir été rêvé sous vos grands marronniers et peut-être écrit avec une plume qu’avait touchée votre main chérie. L’idée que vos yeux adorés se fixeront quelque temps sur ces lignes, où palpite sous le voile d’une fiction le vrai, le seul amour de mon cœur, sera la plus douce récompense de mon travail. En parcourant ces feuilletons, vous penserez peut-être à celui qui pense toujours à vous à travers les occupations, les ennuis et les tristesses de la vie et dont l’âme ne vous abandonne pas un instant.

N’est-ce pas, cher ange, que vous ne m’oublierez pas, que vous me garderez la petite place que vous m’avez faite dans votre cœur et que vous ne m’ôterez pas l’espérance qui me soutient et me fait vivre ? Je suis plein de doute et de trouble ; malgré vos douces paroles et les marques irrécusables de votre tendresse, je n’ose croire que j’aie fait quelque progrès dans votre affection. Les difficultés de nos rares et courtes entrevues, presque toujours dérangées par des gêneurs (ce mot de la charade que vous ne compreniez pas), la froideur apparente dont vous vous armiez pour détourner le soupçon d’un amour trop transparent de mon côté, ont ôté aux dernières semaines de mon séjour la charmante intimité des premiers mois. La journée qui, disiez-vous en souriant, n’était pas finie, lorsque je réclamais un baiser, quelquefois ne commençait pas, vers la fin. Il me semblait à de certains moments que vous ne m’aimiez plus ou que vous m’aimiez moins.

Pourtant, le matin du départ, dans le petit salon, lorsque je vous faisais d’une main tremblante les petits dessins que vous m’aviez demandés, j’ai cru voir vos yeux fixés sur moi se troubler et devenir humides. Cela vous faisait donc un peu de chagrin de voir celui qui vous aime tant s’éloigner pour bien longtemps peut-être ? Pour moi, j’étais navré, mais au milieu de tout ce monde, je n’ai pu vous exprimer ma douleur profonde. Oh ! pourquoi n’ai-je pas eu une demi-heure à moi pour vous serrer contre mon cœur, pleurer dans votre sein, et laisser mon âme entre vos douces lèvres, avec un long et suprême baiser ?

Sempre vostrissimo

Théophile Gautier

( Théophile Gautier, Correspondance Générale. Tome IX, Genève, Droz, 1985, p. 134-135. ) - (Source image : Félix Nadar / Portrait de Théophile Gautier, 1820-1910 © domaine public)
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