Lettre de Théophile Gautier à Gérard de Nerval

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Mais quel est l'homme qui fait ce qu'il veut, excepté toi peut-être ?

Le 30 août 1811 venait au monde Théophile Gautier. Il fit la rencontre de Nerval au lycée Charlemagne à Paris, qui devint très vite un ami. Les deux camarades étaient très attirés par l’Orient, et leur amitié était renforcée par la parenté de leurs vocations littéraires respectives.

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25 juillet 1843

J’aurais bien voulu, mon cher Gérard, t’aller rejoindre au Caire, comme je te l’avais promis ; tu n’as pas de peine à la croire : j’aimerais mieux me promener en devisant avec toi au bord du Nil, dans les jardins de Schoubrah, ou gravir la montagne de Mokattam, d’où la vue est si belle, que de polir de la semelle de mes bottes les différentes espèces de bitume et d’asphalte qui s’étendent depuis la rue Grange-Batelière jusqu’à la rue du Mont-Blanc. Mais quel est l’homme qui fait ce qu’il veut excepté toi peut-être ?

Comme don César de Bazan, tu vois des femmes jaunes, noires, bleues, vertes ; tu vois des ibis et des rats de Pharaon, homme heureux ! Moi, je n’ai pas quitté Paris, mille soins m’en ont empêché ; on a toujours à la patte quelque fil invisible qui se fait sentir au moment où l’on va s’envoler ; sans compter le feuilleton, tonneau des Danaïdes où il faut verser chaque semaine une urne de prose, et la page à finir, et la page à commencer, et l’espoir trompé chaque jour, et tous les chers ennuis dont la vie est faite. Enfin, je suis resté, et, ne pouvant te suivre, je me suis fait construire un Orient et un Caire, rue Lepelletier, à l’Académie royale de musique et de danse, à dix minutes de chemin de chez moi.

On n’est pas toujours du pays qui vous a vu naître, et, alors, on cherche à travers tout sa vraie patrie ; ceux qui sont faits de la sorte se sentent exilés dans leur ville, étrangers dans leurs foyers, et tourmentés de nostalgies inverses. C’est une bizarre maladie ; on est comme des oiseaux de passage encagés. Quand arrive le temps du départ, des grands désirs vous agitent, et vous êtes pris d’inquiétudes en voyant les nuages qui vont du côté de la lumière. Si l’on voulait, il serait facile d’assigner à chaque célébrité d’aujourd’hui non seulement le pays, mais le siècle où aurait dû se passer son existence véritable : Lamartine et de Vigny sont Anglais modernes ; Hugo est Espagnol-Flamand du temps de Charles Quint ; Alfred de Musset, Napolitain du temps de la domination espagnole ; Decamps, Turc asiatique ; Marilhat, Arabe ; Delacroix, Marocain. On pourrait pousser fort loin ces remarques, justifiables jusque dans les moindres détails, et que vienne confirmer même les types de figure.

Toi, tu es Allemand ; moi, je suis Turc, non de Constantinople, mais d’Egypte. Il me semble que j’ai vécu en Orient ; et, lorsque, pendant le carnaval, je me déguise avec quelque cafetan et quelque tarbouch authentique, je crois reprendre mes vrais habits. J’ai toujours été surpris de ne pas entendre l’arabe couramment ; il faut que je l’aie oublié. En Espagne, tout ce qui rappelait les Mores m’intéressait aussi vivement que si j’eusse été un enfant de l’islam, et je prenais parti pour eux contre les chrétiens.

Dans cette préoccupation de l’Orient, un jour de pluie grise et de vent aigre, j’avais commencé, par rédaction sans doute, je ne sais quoi, comme un petit poème turc ou persan, et j’en avais déjà écrit vingt vers, lorsque cette idée judicieuse me tomba du plafond, que, si j’en écrivais davantage, personne au monde ne les lirait sous aucun prétexte. Les vers sont la langue des dieux, et ne sont lus que par des dieux, au grand désespoir des éditeurs. Je jetai donc mes strophes dans le panier aux ébauches, et, prenant un carré de papier, je confiai mon sujet aux jolis petits pieds qui, de quatre lignes d’Henri Heine, ont fait le dernier acte de Giselle.

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( Lettres vives, la correspondance, une petite anthologie littéraire ; Les Editions du Carrousel ) - (Source image : Portrait of Théophile Gautier, © Wikimedia Commons/ Photographie de Gérard de Nerval par Félix Nadar, © Wikimedia Commons)
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