Lettre de Thomas J. Dodd, second procureur américain du procès de Nuremberg, à sa femme

2

min

J'avais le sentiment d'assister et de participer à un événement historique.

Juste après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, un procès extraordinaire s’ouvre le 20 novembre 1945 : 24 dignitaires du IIIè Reich répondent de leurs actes devant un tribunal militaire international. Le procès de Nuremberg durera un peu moins d’un an et aboutira à la pendaison de douze condamnés : pour la première fois, la notion de crime contre l’humanité est appliquée. Témoin exceptionnel de ce procès qui fera date dans l’histoire, Thomas J. Dodd, second procureur américain, raconte dans cette lettre l’ouverture de cet événement.

A-A+

19 novembre 1945

Ma Grace chérie,

C’est une date mémorable, car le procès commence à 10 heures ce matin. La salle d’audience est comble. L’arrivée des prévenus n’est pas passée inaperçue. J’imagine que tout cela a été entièrement rapporté dans la presse. J’avais le sentiment d’assister et de participer à un événement historique. Lorsque je suis entré dans la salle, tous les accusés étaient déjà dans le box. Keitel, von Papen et Seyss-Inquart m’ont souri. Je me suis incliné en réponse. Les préliminaires n’ont pas tardé à commencer. Les avocats allemands étaient tous en toge, certains en tenue académique ou semi-académique. Les juges étaient en robe, à l’exception des Russes, en uniforme. On avait tenu quatre drapeaux derrière eux. La table des avocats américains est au milieu des autres. Les Britanniques se trouvent à notre droite, les Russes à notre gauche, les Français à l’extrême gauche.

La presse est massivement représentée, de tous les coins du monde. Il y a des cameramen partout. En hauteur, la cabine réservée à la radio est bondée d’opérateurs et de reporters. Une importante garde militaire est de service. L’acte d’accusation a été lu par des représentants des quatre puissances, chacune se chargeant d’une partie. La lecture a duré toute la journée et, pour dire la vérité, cela a été fort ennuyeux pour tout le monde.

Après dîner, je suis retourné au bureau travailler – une réunion des avocats généraux qui s’est prolongée jusqu’à 22h30. Puis je suis rentré à la maison. Ainsi s’est déroulée la première journée et si les choses se poursuivent comme elles ont commencé, nous en aurons fini avec notre part du procès dans trois semaines.

Je prévois de présenter une partie de cette affaire vendredi de cette semaine – la partie dite économique, en rapport avec l’industrie, le réarmement et la finance. C’est un volet très complexe de l’affaire. Je me rends bien compte que je peux obtenir un grand succès ou un gros échec devant ce tribunal international. Plus tard, j’exposerai la persécution des Juifs, ainsi que le « travail forcé » et les camps de concentration. J’ai la partie la plus lourde et la plus importante de l’instruction.

Tu comprendras donc, ma chérie, que pendant deux semaines mes lettres seront brèves et même tardives. Je le répète, l’évolution de mon rôle dans ce procès est une chose étrange. C’est comme si une force me poussait au premier plan. J’espère que ça finira bien, mais je n’ai pas recherché ce poste.

Je t’aime de toute mon âme.

Tom

( Christopher J. Dodd, Lary Nloom, Lettres de Nuremberg, Le procureur américain raconte, Presses de la cité, 2009 ; Image : Bundersarchiv, septembre 1946 )
Pour recevoir plus de lettres, cliquez ici.

La recommandation de la rédaction :

les articles similaires :