Lettre de Truman Capote à Cecil Beaton

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Vous aviez les yeux constellés d'étoiles la nuit où vous avez ouvertement rompu les amarres.

La correspondance de Truman Capote (30 septembre 1924 – 25 août 1984), le mystérieux écrivain américain auteur de De Sang-froid et Petit-déjeuner chez Tiffany, révèle un homme délicieux, doté d’un vif sens de la formule mais aussi plein d’humour et de sollicitude envers ses amis. On en trouve l’illustration dans la lettre suivante, douce et poétique à la fois, qu’il envoie à Cecil Beaton, photographe britannique. Ce dernier était un ami proche de Truman Capote, en plus d’avoir été le portraitiste des grandes célébrités des années 1940 à 1970, du tout-Hollywood aux familles royales du Vieux Continent.

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25 mars 1949

Pensione di Lustro
Forio d’Ischia
Prov. di Napoli, Italie

Cecil, mon très cher,

Au terme d’un voyage pas vraiment bon mais malgré tout voyage, nous sommes arrivés à Paris dans des humeurs frisquettes et des températures plus frisquettes encore, jetant sur le monde qui nous entourait le regard des sœurs Gish dans les scènes les plus larmoyantes des Deux Orphelines. J’ai appelé à deux reprises Broadchalke 211. La première n’a rien donné. La seconde m’a permis d’avoir une aimable et burlesque conversation avec une lady anglaise qui a fini par reconnaître que ce n’était pas la résidence de Mr Beaton. Nous sommes, hélas, partis — vers une Venise de neige, une Florence de pluie, une Rome hors de prix, une Naples pleine d’escrocs — d’où nous avons pris un bateau pour cette île, le contraire de tout ce que nous avions supporté, je dois l’avouer, surprenante et superbe.

Nous avons un étage presque entier qui donne sur la mer, le soleil a l’éclat du diamant, et l’on respire partout ces merveilleux parfums du Sud, glycines et citronniers. J’aimerais tellement, mon cher cœur, que vous veniez y passer une grande semaine. Nous nous baignerions toute la journée (il y a des cascades d’eau chaude qui plongent dans la mer) et nous ririons toute la nuit. Imaginez l’exquise allure que vous auriez avec un beau bronzage italien ; ou avec un bel Italien bronzé. On trouve ici une myriade de beautés autochtones. Vous aviez les yeux constellés d’étoiles la nuit où vous avez ouvertement rompu les amarres. Êtes-vous toujours aussi étincelant ?

Venez, je vous en prie. J’en serais si heureux. J’écris un livre et le vaniteux dindon que je suis a la prétention d’être heureux — après tout, peut-être le suis-je ? Mais, heureux ou non, vous me manquez, mon doux Cecil, et je meurs d’envie de vous voir. Écrivez-moi, en attendant.

Mille tendresses

Truman

truman capote corresp

( Truman Capote, Un plaisir trop bref (lettres), trad. de l'américain par Jacques Tournier, 10/18, 2014. ) - (Source image : Photograph of author Truman Capote par Cecil Beaton, 1948 Wikimedia Commons / Cecil Beaton © )
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