Lettre de Vincent Van Gogh à Paul Gauguin

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Je sais que c'est une toile, qui sera comprise par vous, moi, et de rares autres.

10 ans avant de disparaître Vincent van Gogh décrivait son enfermement existentiel à son frère Théo : « Il y a quelque chose au-dedans de moi, qu’est-ce que c’est donc ? On ne saurait toujours dire ce que c’est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles bornes, quelles grilles, des murs. Et puis on se demande : Mon Dieu, est-ce pour longtemps, est-ce pour toujours, est-ce pour l’éternité ? » Van Gogh s’est auto détruit dans sa quête de beauté absolue. Son amitié avec Gauguin a été compliquée. Ils se sont connus en 1886, retrouvés en Arles en 1888 où ils ont partagé neuf semaines de beuveries, de débauche et de création avant de vivre une rupture tragique au terme de laquelle Van Gogh se coupe une partie de l’oreille gauche. Cette lettre que van Gogh n’a jamais envoyée à Gauguin a été retrouvée dans les papiers du peintre. Elle a été écrite 42 jours avant que van Gogh ne soit victime des conséquences de son suicide.

La Fondation La Poste a contribué à la mise en spectacle des plus belles lettres de van Gogh à Gauguin, dans le cadre du festival de la correspondance de Grignan en 2008, avec Niels Arestrup et Robin Renucci dans une mise en scène de Stéphane Hillel.

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17 juin 1890

Mon cher ami Gauguin,

Merci de m’avoir de nouveau écrit, mon cher ami, et soyez assuré que depuis mon retour j’ai pensé à vous tous les jours. Je ne suis resté à Paris que trois jours et le bruit, etc., Parisien me faisant une bien mauvaise impression, j’ai jugé prudent pour ma tête de ficher le camp pour la campagne, sans cela j’aurais bien vite couru chez vous.

Et cela me fait énormément plaisir que vous dites que le portrait d’Arlésienne, fondé rigoureusement sur votre dessin, vous a plu. J’ai cherché à être fidèle à votre dessin respectueusement et pourtant prenant la liberté d’interpréter par le moyen d’une couleur dans le caractère sobre et le style du dessin en question. C’est une synthèse d’Arlésienne si vous voulez; comme les synthèses d’Arlésiennes sont rares, prenez cela comme oeuvre de vous et de moi, comme résumé de nos mois de travail ensemble. Pour le faire j’ai payé moi pour ma part encore d’un mois de maladie, mais aussi je sais que c’est une toile, qui sera comprise par vous, moi, et de rares autres, comme nous voudrions qu’on comprenne. Ici mon ami le Dr Gachet y est après deux, trois hésitations venu tout à fait et dit: « Comme c’est difficile d’être simple ». Bon – je vais encore souligner la chose en la gravant à l’eau-forte, cette chose-là, puis basta. L’aura qui voudra.

J’ai encore de là-bas un cyprès avec une étoile, un dernier essai – un ciel de nuit avec une lune sans éclat, à peine le croissant mince émergeant de l’ombre projetée opaque de la terre – une étoile à éclat exagéré, si vous voulez, éclat doux de rose et vert dans le ciel outremer où courent des nuages. En bas une route bordée de hautes cannes jaunes, derrière lesquelles les basses Alpines bleues, une vieille auberge à fenêtres illuminées orangée, et un très haut cyprès, tout droit, tout sombre.

Sur la route une voiture jaune attelée d’un cheval blanc et deux promeneurs attardés. Très romantique, si vous voulez, mais aussi je crois de la Provence.

Probablement je graverai à l’eau-forte celle-là et d’autres paysages et motifs, souvenirs de Provence, alors je me ferai une fête de vous en donner un, tout un résumé un peu voulu et étudié. Mon frère dit que Lauzet, qui fait des lithographies d’après Monticelli, a trouvé bien la tête d’Arlésienne en question.

Alors vous comprenez qu’étant arrivé à Paris un peu ahuri, je n’ai pas encore vu de vos toiles. Mais bientôt j’espère y retourner pour quelques jours.

VG

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Lettre de Vincent Van Gogh à Paul Gauguin : « Je sais que c’est une toile, qui sera comprise par vous, moi, et de rares autres. »
( Pierre Tré Hardy, Vincent, Paul et Théo... Le rendez-vous des génies, Scène intempestive à Grignan ) - (Source image : « Autoportrait dédicacé à Paul Gauguin », 1888 Art Museum, Harvard University / Autoportrait de Gauguin)
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