Lettre de Violette Leduc à Simone de Beauvoir

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Il faut que je vous élève jusqu’à l’inaccessible.

Méconnue du grand public, l’auteure Violette Leduc (7 avril 1907 – 28 mai 1972) fut l’un des génies littéraires de son temps, au même titre que Simone de Beauvoir ou Jean Genet qu’elle comptait parmi ses amis et protecteurs.  Elle trouve son inspiration dans son existence douloureuse et dans des amours impossibles dans lesquelles elle s’obstine envers et contre tous. Elle s’éprend ainsi de sa mécène Simone de Beauvoir et cette passion stérile lui inspirera L’Affamée. Dans cette lettre, Violette déplore sa réaction violente au départ prochain de Simone de Beauvoir pour Alger avant d’admettre combien la douleur du rejet est essentielle à son œuvre.

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5 mars 1950

Je vous ai dit que je vous écrirai mais dois-je vous écrire ? Je veux respecter votre bonheur et votre tranquillité avec Sartre là-bas où vous allez. […]

Je vous reparlerai de vendredi dernier en essayant de ne pas radoter. Je vous parlerai franchement. […] J’avais été ivre d’émotion pendant une semaine après la conversation que vous  avez eue avec moi et que je ne mérite pas (non, ce n’est pas du masochisme) car si je l’ai bien écoutée et bien comprise, j’ai perdu ensuite la tête. Il y avait des nuits et des jours que j’avais décidé d’embrasser votre main dans le taxi, d’exploiter ainsi ce que vous m’aviez confié. Et je l’ai fait avec lâcheté pendant que vous indiquiez le chemin au chauffeur, pendant que vous n’étiez pas tout à fait libre. On peut considérer cela comme une audace enfantine, mais je sais que j’ai ébréché cinq ans de domination de moi-même.

Vous m’aviez dit que vous ne vouliez pas d’un amour mystique mais vous pouvez constater que l’autre n’est pas possible. Il faut que je vous élève jusqu’à l’inaccessible, il ne faut pas que je sente votre main qui serre la mienne quand vous arrivez. Après le geste que j’ai eu, j’ai plongé jusqu’au fond du gouffre de ma chasteté forcée. Je ne savais pas que c’était un grand gouffre. Je suis condamnée au bagne. J’ai aussi vu le précipice qu’il y a entre ma vie que je mène et l’érotisme du livre que j’écris.

Hier je pensais sérieusement au couvent pour aller jusqu’au bout de la chasteté, celle des yeux, du goût, de l’ouïe. Mais ce serait vous trahir puisque vous voulez que je travaille, que j’écrive. Ce serait aussi trahir mon enfer que je dois vivre jusqu’au bout. Quelles journées, quelles nuits de lucidité extraordinaires je viens de vivre depuis vendredi. Je n’étais jamais allée si loin au fond de ma misère, de mon avenir. Rien ne changera. Je serai un monstre de chasteté forcée jusqu’à ma mort. Oui, il faut travailler, travailler, vous aimer en commandant fermement mon renoncement. Si je me laissais aller je vomirais de jalousie sur Thérèse-Isabelle. Mais ce n’est pas ainsi que j’agirai. Je les couvrirai d’amour. Maintenant j’ouvre mon cahier. A ce soir.

8h ½ du soir. […] J’ai compris cet après-midi qu’écrire devenait mon vrai métier, celui auquel je peux consacrer tous mes efforts. Je ne demande pas le succès puisque mon succès, mon public c’est vous. Je demande un peu d’argent qui me viendrait directement de la vente de mes livres et qui me permettrait de vivre comme je vis actuellement. […] Je m’attache à ce que je fais et j’ose espérer que mes efforts seront peut-être récompensés. […] Finalement, ces bouleversements depuis mon retour ont refait une nouvelle virginité à mon amour pour vous.

( Texte : Violette Leduc, Carlo Jansiti, Grasset 1999 ; Image : Violette Leduc, Martin Provost (2013)/Diaphana Films )
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