Lettre de Virginia Woolf à Clive Bell

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J'ai toujours peur que ma plume intarissable finisse par vous déchirer les tympans.

Virginia Woolf (25 janvier 1882 – 28 mars 1941), l’une des plus célèbres et des plus sensibles plumes britanniques du XXe siècle, avait une sœur aînée, Vanessa, qu’elle admirait beaucoup. Cette dernière était mariée à Clive Bell, un critique d’art anglais : c’est donc à son beau-frère que Virginia s’adresse dans la lettre suivante, même si son ton séducteur peut porter à confusion. Tous trois appartenaient au Bloomsbury Group, un cercle de jeunes intellectuels et d’artistes dans lequel s’imbriquaient les relations amoureuses, amicales et artistiques de ses membres aux multiples talents.

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6 mai 1908

29 Fitzroy Square, Londres

Mon cher Clive,

Voilà une bien grande feuille ; je ne sais si je la remplirai ou bien si, au contraire, ma loquacité aidant, j’en atteindrai les coins les plus reculés, m’insinuant dans les moindres crevasses. Regardez-moi tous ces S : ils me poursuivent, ma page est criblée de leurs anneaux impudents. J’ai vu Saxon hier soir — pensez-donc, nous avons regardé l’aube se lever et les laitiers commencer leur tournée !

La gaieté nous a gagnés après une représentation « assez satisfaisante » — oui, je crois pouvoir aller jusque là — « assez satisfaisante » du Crépuscule des dieux, puis nous sommes rentrés et avons bavardé jusqu’à 3 h 30 du matin en mangeant de la galantine. Il nous a lu deux lettres : l’une de Nessa — qui se terminait sur un « très affectueusement à toi », d’une justesse et d’une douceur exquises qui n’étaient pas sans rappeler la patte qu’un chat avance vers vous, l’autre de vous — l’allusion que vous y faisiez à des mains bandées et à des genoux écorchés me mit une larme à l’œil et alluma une rougeur sur ma joue.

Si j’avais été plus prévoyante, nous nous serions épargnés tout cela ; mais la faute en est à mon train qui est arrivé sans prévenir. Avant que j’aie eu le temps de poser à la femme d’action, j’étais emportée ; vous savez ce qu’il en coûte de troubler une plume naissante. Je devrais m’excuser : mais quelque chose me dit — un sens subtil de convenances — qu’en définitive, la victime, c’est Nessa. Dieu m’a déjà punie puisque je n’ai pas de lettre aujourd’hui. Peut-être êtes-vous cloué au lit, votre blessure infectée à cause du gravier. Comment vous dire à quel point je suis contrite ?

Pourquoi me tourmenter à coup de phrases ambiguës, à moitié terminées ? Ma présente serait « vivante, étrange et déroutante » ? J’ai lu et relu votre lettre et je me demande si vous m’avez percée à jour ou si, plus vraisemblablement, vous avez décidé qu’il n’y a rien d’autre à percer à jour qu’une féminité incompréhensible et tout à fait négligeable…

Bien que nous ne nous soyons jamais embrassés (je n’étais pas contre et vous en ai fait l’offre une fois — mais laissons cela), j’étais sans aucun doute d’accord pour penser que, selon votre propre mot, « nous avions atteint des sommets ». Mais avez-vous jamais compris à quel point vous regarder vivre au quotidien m’a profondément émue en même temps qu’amoindrie ? Jamais je n’ai vu chez un autre couple tant de grandeur, de beauté, de liberté — celles de panthères dans leurs contrées sauvages. Quand Nessa s’active comme un bourdon, faisant fleurir jusqu’aux épines, que me reste t-il à moi ? C’est vrai, la nature a fait tellement plus pour elle que pour moi. Je me suis repliée, recroquevillée sur moi-même, et c’est pourquoi vous m’avez trouvée plus compliquée et plus renfermée qu’à l’habitude. Et pourtant votre esprit chevaleresque s’est donné infiniment de peine pour moi, je vous en suis très reconnaissante…

Il y a plusieurs choses dont j’aimerais discuter avec vous, car j’ai toujours peur que ma plus intarissable finisse par vous déchirer les tympans… Je viens de finir Lamb et Landor — et de comparer une page de ma prose : que de platitudes et d’insipidités à côté d’eux. Peut-être auriez-vous cru à ma modestie si vous aviez été témoin de mon supplice pendant que je me livrais à cet exercice. Je vois ce que vous voulez dire quand vous parlez de mon absence de rigueur — avec de grands trous dans mes phrases raccommodées à gros points, à coup de conjonctions — et puis la prolixité. Si j’avais eu des bases solides en grec, j’aurais peut-être pu faire mieux.

Je viens de finir mon article sur Delane, et il me faut maintenant faire face à mon roman. Je crois que la tournure de cette lettre vous fera rire, je viens de la relire et j’ai comme une envie de la brûler, mais alors je n’aurai pas de réponse — et pas non plus la vérité.

Je ne pensais pas Lamb fût un écrivain aussi exquis ; du même coup j’ai une plus juste idée de Miss V.S. Comment vais-je trouver demain le courage de tremper ma plume dans mon encrier ?

Affect’vôtre,

AVS

lettreswoolfseuil

( Virginia Woolf, Lettres, Paris, Seuil, « Le Don des langues », 1999 ) - (Source image : Photographie de Virginia Woolf, auteur inconnu, vers 1927, Harvard Theater Collection, Houghton Library / Portrait de Clive Bell par Roger Fry, vers 1924 © domaine public)
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