Lettre de Voltaire à Madame Denis

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Vous autres femmes, vous êtes habituées à être le premier mobile des tragédies, comme vous l'êtes de ce monde.

Voltaire, né le 21 novembre 1694, n’est pas seulement l’éminent philosophe des Lumières, l’historiographe du siècle de Louis XIV, l’ennemi virulent de la religion et des prêtres, et une figure cardinale de la culture française. Personnage audacieux et intrépide, sacrilège et libertin dans sa jeunesse, emprisonné et censuré, il scandalise son époque autant par ses idées que par sa conduite et ses mœurs. Après une décennie de concubinage avec Madame du Châtelet, il termine ses vieux jours dans les bras de sa nièce, Madame Denis. Invité à Berlin par Frédéric le Grand, il part seul et adresse cette lettre somptueuse à sa nièce chérie.

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26 décembre 1750

Je vous écris à côté d’un poêle, la tête pesante et le cœur triste, en jetant les yeux sur la rivière de la Spree, parce que la Spree tombe dans l’Elbe, l’Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine, et que notre maison de Paris est assez près de cette rivière de Seine ; et je me dis : ma chère enfant, pourquoi suis-je dans ce palais, dans ce cabinet qui donne sur la Spree, et non pas au coin de notre feu ? Rien n’est plus beau que la décoration du palais du soleil dans Phaéton. Mademoiselle Astrua est la plus belle voix de l’Europe ; mais fallait-il vous quitter pour un gosier à roulades et pour un roi ? Que j’ai de remords, ma chère enfant ! Que mon bonheur est empoisonné ! Que la vie est courte ! Qu’il est triste de chercher le bonheur loin de vous ! Et que de remords si on le trouve !

Je suis à peine convalescent, comment partir ? Le char d’Apollon s’embourberait dans les neiges détrempées de pluie, qui couvrent le Brandebourg. Attendez-moi, aimez-moi, recevez-moi, consolez-moi, et ne me grondez pas. Ma destinée est d’avoir affaire à Rome de façon ou d’autre. Ne pouvant y aller, je vous envoie Rome en tragédie par le courrier de Hambourg, telle que je l’ai retouchée ; que cela serve du moins à amuser les douleurs communes de notre éloignement. J’ai bien peur que vous ne soyez pas contente du rôle d’Aurélie. Vous autres femmes, vous êtes habituées à être le premier mobile des tragédies, comme vous l’êtes de ce monde. Il faut que vous soyez amoureuses comme des folles, que vous ayez des rivales, que vous fassiez des rivaux ; il faut qu’on vous adore, qu’on vous tue, qu’on vous regrette, qu’on se tue avec vous.

Mais, mesdames, Cicéron et Caton ne sont pas galants ; César et Catilina couchaient avec vous, j’en conviens ; mais assurément ils n’étaient pas gens à se tuer pour vous. Ma chère enfant, je veux que vous vous fassiez homme pour lire ma pièce. Envoyez prier l’abbé d’Olivet de vous prêter son bonnet de nuit, sa robe de chambre et son Cicéron, et lisez Rome sauvée dans cet équipage.

[…]

J’ai besoin de plus d’une consolation. Ce ne sont point les rois, ce sont les belles lettres qui la donnent.

( Voltaire, Correspondance Tome III, La Pléiade, 1975 ) - (Source image : D'après Maurice Quentin de la Tour, Voltaire, détail du visage © Creative Commons)
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