Lettre de Walt Whitman à son frère Thomas

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Je n'ai rien de particulier à écrire, et pourtant je sais que tu seras heureux de me lire tout de même.

Anecdote sur les coulisses de la création poétique, dans ses aspects les plus prosaïques : dans cette lettre, le grand poète américain Walt Whitman (31 mai 1819 – 26 mars 1892 ) se révèle être un véritable tyran avec ses imprimeurs. Mais la grande qualité de son œuvre majeure, Feuilles d’herbe (Leaves of Grass en V.O.), valait sans doute bien quelques concessions aux obsessions typographiques du poète.

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Boston, mardi matin 5 octobre [1860]

Cher frère,

Je n’ai rien de particulier à écrire, et pourtant je sais que tu seras heureux de me lire tout de même. Le livre est fini pour tout ce qui concerne la partie lecture, et complet à l’impression. La presse est galvanoplastiée, c’est-à-dire que, par un procédé chimique, une solution de cuivre, argent, zinc, etc. est précipitée en un « bain », de sorte à recouvrir la surface des plaques et les rendre beaucoup plus dures et résistantes. Les plaques finies par ce procédé fonctionnent bien pour des centaines de milliers de copies, et permettent probablement une impression plus nette. Mais peut-être que tu le sais déjà.

Thayer et Eldridge ont décidé de 1 000 copies, pour le premier tirage. Ils ont des idées très précises sur toute cette chose. Ils s’attendent à ce que ce soit un investissement rentable, qui augmente avec les mois et les années, sans partir comme une fusée (voir La Case de l’Oncle Tom). L’apparence typographique du livre a été exactement comme je l’ai désirée, à l’égard de tout. Les imprimeurs et les ouvriers ont cru que j’étais fou, et il y a eu toutes sortes de coups d’œil dédaigneux (à propos de la typographie que j’ai commandée, je veux dire) — mais depuis que l’impression a commencé ils se sont calmés. Hier, le contremaître de la salle d’impression (chez Rand, un vieil établissement qui fait le meilleur travail du monde) a déclaré, très franchement, que c’était le travail de typographie le plus magnifique qu’il avait jamais eu l’occasion de voir passer dans ses presses. J’aime ce travail, de première qualité me semble t-il, même si je pense que je pourrais l’améliorer beaucoup plus maintenant. C’est assez bizarre, bien sûr. En ce qui concerne Thayer et Eldridge, ils pensent que chaque chose que je fais est la bonne chose. Maintenant on est juste « retenus par les bretelles » en ce qui concerne la gravure. J’ai décidé, toutefois, de faire imprimer 1 000 copies. […] Il est probable que le livre sera fin prêt le 19 mai.

Je fais craquer Thayer et Eldridge sur la facture élégante du livre, sa matière, etc. mais ne les laisserai pas souffler sur la poésie — bien que j’ai eu maille à partir assez durement avec eux, comme ils avaient réparer plusieurs publicités incroyables […] Je les ai persuadés de me donner une copie pour faire de petites corrections, que j’ai faites, effectivement, en regagnant immédiatement mes pénates pour jeter le tout au feu. Oh, j’ai oublié de te dire : ils ont imprimé une petite brochure (un pamphlet) très net de 64 pages qui s’appelle « Empreintes de Feuilles d’herbes » […]

( The Correspondence of Walt Whitman, volume 1, 1842 -1867, New York University Press / © traduction DesLettres ) - (Source image : Portrait de Walt Whitman en 1887 à New York, par George C. Cox - Library of Congress © domaine public)
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