Lettre de Werther à Charlotte

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C’est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir

Goethe ( 28 août 1749 – 22 mars 1832) fut le père de la littérature allemande, romancier, poète et dramaturge mais aussi scientifique, homme politique. Son grand chef d’œuvre, Les Souffrances du jeune Werther , roman épistolaire écrit à l’âge de 25 ans, voit son héros éponyme mettre fin à ses jours par amour. Fait unique dans l’histoire de la littérature, ce roman provoquera « plus de suicides que la plus belle femme du monde », comme le dira Madame de Stäel. Voici sa dernière lettre.

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21 décembre

C’est une chose résolue, Charlotte, je veux mourir, et je le l’écris sans aucune exaltation romanesque, de sangfroid, le matin du jour où je te verrai pour la dernière fois. Quand tu liras ceci, ma chère, le tombeau couvrira déjà la dépouille glacée du malheureux qui ne connaît pas de plaisir plus doux, pour les derniers moments de sa vie, que de s’entretenir avec toi. J’ai eu une nuit terrible et aussi bienfaisante. Elle a fixé, affermi ma résolution. Je veux mourir ! Quand je m’arrachai hier d’auprès de toi, quelle convulsion j’éprouvais dans mon âme ! quel horrible serrement de cœur ! comme ma vie, se consumant près de toi sans joie, sans espérance, me glaçait et me faisait horreur ! Je pus à peine arriver jusqu’à ma chambre. Je me jetai à genoux, tout hors de moi ; et, ô Dieu ! tu m’accordas une dernière fois le soulagement des larmes les plus amères. Mille projets, mille idées se combattirent dans mon âme ; et enfin il n’y resta plus qu’une seule idée, bien arrêtée, bien inébranlable. Je veux mourir ! Je me couchai, et ce matin, dans tout le calme du réveil, je trouvai encore dans mon cœur cette résolution ferme et inébranlable. Je veux mourir !… Ce n’est point désespoir, c’est la certitude que j’ai fini ma carrière, et que je me sacrifie pour toi. Oui, Charlotte, pourquoi te le cacher ? il faut que l’un de nous trois périsse, et je veux que ce soit moi. O ma chère ! une idée furieuse s’est insinuée dans mon cœur déchiré, souvent… de tuer ton époux… toi… moi !… Ainsi soit-il donc ! Lorsque, sur le soir d’un beau jour d’été, tu graviras la montagne, pense à moi alors, et souviens-toi combien de fois je parcourus cette vallée. Regarde ensuite vers le cimetière, et que ton œil voie comme le vent berce l’herbe sur ma tombe, aux derniers rayons du soleil couchant… J’étais calme en commençant, et maintenant ces images m’affectent avec tant de force que je pleure comme un enfant.

( Goethe, Les souffrances du jeune Werther, Hatier )
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