Lettre de William S. Burroughs à Jack Kerouac

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Tu n'es pas dépendant et je souhaiterais que tu tires avantage de ta liberté d'action.

William S. Burroughs, auteur américain incontournable du XXème siècle a défrayé la chronique à plus d’un égard. S’il est l’un des écrivains américains qui sut bouleverser les moeurs américaines à l’aide de ses romans tel que Junky, ce sont bien les siennes, ses propres moeurs, qui ont fait la notoriété de l’homme. Un jour de l’année 1961, il aurait accidentellement tiré une balle dans la tête de sa femme en reproduisant la performance de Guillaume Tell. Il se livre ici à son ami de toujours, jack Kerouac, sur les penchants de sa vie : drogue, folie…

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[Sans date]

Cher Jack,

Tu es un jeune homme sain sans mauvaises habitudes et je ne comprends pas pourquoi tu n’es pas plus actif. C’est le sens de mon allusion à toi dans la lettre à Allen.

Quand je suis camé, je ne sors pas beaucoup. Je passe à côté d’un tas d’expériences parce que je passe bien trop de temps à la maison. Je passe à côté de plus de choses au Mexique qu’aux Etats-Unis parce que ici, on ne t’impose pas de limites. Je suis conscient de ce gâchis et je suis donc en train d’essayer de décrocher. Contrairement à moi, tu n’es pas dépendant et je souhaiterais que tu tires avantage de ta liberté d’action. Tu sais que la conclusion logique de la proposition J’ai-tout-en-moi est la conclusion à laquelle aboutissent certains bouddhistes tibétains qui s’emmurent dans une petite cellule avec une fente pour passer la nourriture, où ils restent jusqu’à leur mort. Ce n’est pas ce j’appelle une bonne affaire.

Lucien est venu et est reparti. Il semble en bonne condition à tous points de vue. Sa visite m’a fait plaisir, bien que trop brève. Il a l’air de connaître la musique. À tous les niveaux, je veux dire. Il sait beaucoup plus de choses qu’Al par exemple, qui délibérément ne voit rien.

Je ne peux pas consciemment entreprendre de persuader Lucien de rapporter quoi que ce soit. Je lui ai présenté les faits : ce qui arriverai si quelque chose allait de travers — la perte de voiture etc. ­—, l’improbabilité que quelque chose aille de travers, je l’ai laissé décider. Il a décidé que non. De toute façon, il n’avait pas assez d’argent.

La dichotomie d’Al entre la « vie normale » et les visions est non seulement inutile mais aussi inexacte. Je veux dire qu’en réalité elle n’existe pas. « Ou bien… ou bien… » n’est pas une formule exacte. Les faits existent sur un nombre infini de niveaux et un niveau n’en exclut pas un autre. La folie est la confusion des niveaux. Les personnes folles n’ont pas de visions qui vaillent la peine d’être racontées parce qu’elles ont peur de voir. Les fous sont trop concernés par la « vie normale » : c’est-à-dire par l’argent, le sexe, la nourriture, la digestion, la maladie et l’impression qu’ils donnent aux autres. Ces « réalités de la vie » effraient les fous et aucun homme ne peut se détacher de ce dont il a peur. Par conséquent, les visions du fou son effroyablement ennuyeuses.

À ce sujet, Reich a observé que les orgones arrivent par vagues et que dernièrement, elles sont bien faibles.

Je suis sûr que tu prendrais une sage décision en venant vivre ici. Je ne peux plus voir les Etats-Unis en peinture. Peut-être qu’après que tes « formes crasseuses » auront trouvé des solutions, je voudrai y retourner. En attendant, d’autres peuvent bien traverser les « cercles de fer«.

Joan et les enfants t’envoient leurs meilleures salutations.

Comme toujours,

Bill.

( Burroughs, Letters to Allen Ginsberg, 1953-1957, éd. Full Court Pr ) - (Source image : Wikipedia / http://www.thedailybeast.com/articles/2013/06/27/american-dreams-1953-junky-by-william-s-burroughs.html)
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