Lettre de Wordsworth à Coleridge

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Suis-je excentrique lorsque je souhaite étendre le devoir de gratitude aux choses inanimées ?

Samuel Coleridge (21 octobre 1772 – 25 juillet 1834) est un poète romantique britannique. Fils de pasteur ayant étudié à Cambridge, il devient rapidement l’archétype du poète romantique malheureux : attiré par les idées révolutionnaires, endetté et souffrant de troubles psychiques, il trouve refuge dans l’alcool et le laudanum, et plus tard l’opium. DesLettres présente ici une lettre à Coleridge de son grand ami et autre éminent poète britannique, William Wordsworth. La compagnie de Wordsworth est un véritable baume pour Coleridge et c’est à son contact qu’il vit la période littéraire la plus productive de sa vie. En 1798, les poètes publient un recueil commun intitulé Lyrical Ballads, le manifeste du romantisme anglais. Coleridge s’éteint en 1834 près de Londres.

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Soir de Noël, Grasmere, 1799

Mon très cher Coleridge,

Nous sommes arrivés ici vendredi dernier, et jusqu’à présent sommes restés quatre jours dans notre nouvelle demeure sans t’écrire, que de temps ! mais nous avons connu un tel désordre que nous n’avons pas eu un moment de libre. […]

Je suis arrivé à Sockburn le jour qui suivit ton départ, je savais à peine s’il fallait que je sois désolé ou non que tu ne sois désormais plus là, car cela aurait été pour moi très douloureux d’avoir à me séparer de toi. J’étais tristement déçu de ne pas trouver Dorothy ; Mary, en solitaire femme au foyer, déborda de joie quand elle me vit. D est présentement assise près de moi affligée par son mal de dents. C’est une cruelle malchance car elle a tant de besogne pour son aiguille, avec les tentures de lit, etc. qu’elle en est débordée. Nous avons tous les deux attrapé d’ennuyeux rhumes dans notre nouvelle maison, presque vide, mais nous espérons en faire une demeure confortable. Nos deux premiers jours furent vécus dans la crainte, car l’une des pièces à l’étage fumait comme une fournaise, nous avons appris depuis qu’elle est inhabitable en tant que salon à cause de cela ; l’autre pièce, toutefois, qui est heureusement celle dont nous avions l’intention de faire notre pièce à vivre, s’annonce extraordinairement bien ; à savoir, la cheminée tire parfaitement, et ne fume même pas au premier allumage. Par certains vents particuliers, nous aurons sans doute des bouffées incommodantes, mais cela s’avèrera je pense un mal remédiable, au moyen des diables comme on les appelle et d’autres moyens efficaces que nous poserons au sommet de la cheminée si leurs services s’avèrent nécessaires.

D est fort contente de la maison et de ses dépendances, surtout le verger ; en imagination elle s’est déjà construit un siège avec un abri estival sur le plus haut plateau de notre petite pente de montagne domestique. L’endroit offre un une vue au-dessus du toit de notre maison, du lac, l’église, Helm Cragg, et deux tiers du vallon. Nous souhaitons aussi clôturer les deux ou trois mètres de terre entre nous et la route, pour l’amour de quelques fleurs, et parce que cela fera plus chez nous. De plus, suis-je excentrique lorsque je souhaite étendre le devoir de gratitude aux choses inanimées ? un homme ne pourrait-il pas trouver un plaisir salutaire à faire quelque chose gratuitement, pour l’amour de sa maison, comme pour un individu à qui il doit tant – Les habitudes des habitants du voisinage ont de beaucoup dépassé nos attentes ; ils semblent peu altérés ; en réalité, pour ce que nous avons vu, nullement. Les gens, nous les avons uniformément trouvés généreux francs et énergiques, prompts servir mais non serviles.

Ce n’est qu’une expérience de quatre jours, mais nous avons eu à faire à des personnes diversement occupées, et n’avons eu aucune raison que ce soit de nous plaindre. Nous ne pensons pas qu’il nous sera nécessaire de garder une domestique. Nous nous sommes mis d’accord pour donner à une femme qui vit dans une maison attenante deux shillings par semaine pour nous aider deux ou trois heures par jour afin d’allumer le feu, laver la vaisselle, etc., etc. En plus de cela, elle pourra aussi avoir ses victuailles les autres jours si nous recevons des visiteurs et elle sera demandée plus que les autres jours. Nous aurions pu obtenir ces services pour dix-huit pence par semaine, mais nous avons ajouté six pence par affection pour cette pauvre femme, que cela rend heureuse. Le temps depuis notre arrivée a été un froid glacial, un matin le lac était couvert aux deux tiers de glace, ce qui dura tout le jour, et à notre grande surprise, le matin suivant, bien que le froid ne se soit pas interrompu, il avait entièrement disparu. Le Rydale est couvert de glace, claire comme de l’acier poli, je me suis procuré une paire de patins et demain j’ai l’intention d’offrir mon corps au vent – non cependant sans de raisonnables précautions. Nous attendons John tous les jours ; ce sera dommage, s’il arrive, que D soit à ce point occupée, elle est à peine sortie depuis notre arrivée ; un soir je l’ai amenée dehors ; la planète Jupiter était au sommet des montagnes de Rydale, mais j’ai des raisons de m’en vouloir de l’avoir distraite de son travail car elle est revenue avec un violent mal de dents. – Nous fûmes fort ravis par ta dernière petite lettre, que nous avons attendue sereinement et impatiemment à Sockburn. La conduite de Stuart est assez libre et j’espère que cette réponse lui conviendra. Tu ne fais aucune mention de ta santé. J’étais ennuyé pour cette raison quand tu étais avec nous ; quand j’y repense, il me semblait que les fatigues, accidents et les risques inhérents à notre voyage, ont eu une plus grande emprise sur toi qu’ils auraient dû, quand bien même ta constitution ne t’aurait pas rendu nécessaire la prudence face à cela. […]

Nous serons heureux de recevoir les livres allemands même s’il faudra encore trois semaines avant que D n’ait le loisir de les commencer. Ton choix de noms dans l’histoire des éminentes personnes avec qui tu as dîné m’a beaucoup amusé, un misérable peintre, un affreux philosophe, et un respectable rafistoleur d’os. Ce dernier, je ne le mentionne que pour le plaisir de rallonger ma phrase, car je vénère la profession de chirurgien, et estime que c’est la seule qui ait en elle quelque chose méritant le nom d’utilité. […]

Tu ne parles pas des tes propos de voyage, j’ai commencé le poème pastoral de Bowman : je serai probablement en mesure de te l’envoyer. Je crains qu’il n’ait qu’un défaut, c’est d’être trop longues. – Quant à la Tragédie et à Peter Bell, D fera tout son possible pour les recopier. La présentation m’est invariablement pénible, et même la calligraphie si la séance s’étire trop longtemps. Je te souhaite donc une bonne nuit, mon très cher ami, un souhait, parmi un mille autres, pour lesquels D se joint à moi. Je crains que la moitié de ce que j’ai écrit ne soit illisible, adieu.

( https://lefestindebabel.wordpress.com/2012/07/23/wordsworth-lettre-a-coleridge-du-24-dec-1799/ / Traduction du blog LeFestindeBabel à partir de Letters of William Wordsworth, éd. Alan G. Hill, Oxford, Oxford University Press, 1984 ) - (Source image : Portrait de Coleridge, domaine public http://www.gutenberg.net/dirs/1/3/6/1/13619/13619-h/13619-h.htm / Portrait de Wordsworth, reproduction d'une aquarelle de 1839 par Margaret Gillies (1803-1887) © domaine public)
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