Lettre d’Edgar Degas à James Tissot

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Notre race donnera quelque chose de simple et d'hardi.

En 1873, Edgar Degas fonde avec Monet, Renoir, Pissaro, Sisley et Berthe Morisot la « Société anonyme coopérative d’artistes peintres, sculpteurs, graveurs, à capital et personnel variable ». Leur art étant trop peu académique, ils ne peuvent exposer au Salon et organisent donc une exposition dans des locaux que leur prête le photographe Nadar. Celle-ci ouvre le 14 avril 1873, et marque les débuts de l’Impressionnisme, ouvrant la voie aux nombreux mouvements d’avant-garde qui suivirent. Cette lettre que Degas adresse à James Tissot évoque les frémissements qui précèdent un des plus grands bouleversements artistiques du XIXème siècle.

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18 février 1873

Tissot, mon cher ami, je voulais, je devais aller répondre à votre bonne lettre en personne. Vers le 15 janvier je devais être à Paris, ou à Londres (cette distance m’est devenue indifférente, et il n’y a plus d’intervalle à juger fort que l’océan). Mais je suis resté, et ne partirai que vers les premiers jours de Mars. Hier mes malles et celles d’Achille étaient faites et il y a eu un contretemps qui a tout arrêté. On manque le pain ici absolument comme à Passy. Le St-Laurent part sans nous.

Après avoir perdu du temps en famille à vouloir y faire des portraits dans les plus mauvaises conditions de jour que j’ai encore trouvées et imaginées, je me suis attelé à un assez fort tableau que je destine à Agnew et qui devrait bien, lui, placer à Manchester : car si filateur a jamais voulu trouver son peintre, il faudra qu’il me happe du coup. — Intérieur d’un bureau d’acheteurs de coton à la Nlle-Orléans. Cotton Buyers office.

Il y a là dedans une quinzaine d’individus s’occupant plus ou moins d’une table couverte de la précieuse matière et sur laquelle, penché l’un et à moitié assis l’autre, deux hommes l’acheteur et le courtier, discutent un échantillon. Tableau du cru s’il y en a, et je crois d’une meilleure main que bien d’autres. (Toile de 40, il me semble). — J’en prépare un autre moins compliqué et plus imprévu, d’un meilleur art, où les gens sont en costume d’été, murs blancs, mer de coton sur tables. Si Agnew me prend les deux, tant mieux. Je ne veux cependant pas quitter la place de Paris. (Voilà mon style à présent) – avec près de 15 jours que je compte passer ici, je vais achever le dit tableau. Mais il ne pourra partir avec moi. Emprisonner pendant longtemps, loin de l’air et du jour, une toile à peine sèche c’est, vous savez, la changer en jaune de chrome n° 3. Je ne peux donc le porter à Londres moi-même ou l’y envoyer que vers avril. Conservez moi jusque là la bienveillance de ces messieurs. Il y a à Manchester un riche filateur, Cottrell, qui a une galerie considérable. Voilà un gaillard qui me conviendrait et qui conviendrai encore mieux à Agnew. Mais tuons l’ours d’abord et ne bavardez là-dessus que savamment.

Comme vous y allez ! 900 livres, mais c’est une fortune ? ah ! si jamais Mais pourquoi pas ? Que cette absence de Paris m’a fait du bien, de toute façon, mon cher ami. Je me suis tout trompé. J’ai pris certains si bons partis que je me sens (vous riez) tout simplement la force de suivre. — Mes yeux vont bien mieux, quoique faibles pour toute ma vie. — L’Exposition de l’Académie se passera de moi, et je le regrette plus qu’elle. Millais ne comprendra pas mon petit bagage d’anglo-américains. Enfin on s’entendra tout de même.

— Que de choses sur l’art j’aurai à vous dire. — Puissé-je avoir encore 20 ans de travail à passer, je ferai quelque chose qui se tienne. — Puis-je finir comme ça, après m’être alambiqué la cervelle comme un damné, et avoir touché du doigt tant de moyens de bien voir et de bien agir ? Non. — Rappelez-vous l’art des Lenain et tout le moyen âge français. Notre race donnera quelque chose de simple et d’hardi. — Le mouvement naturaliste dessinera comme les grandes écoles, et on reconnaîtra alors sa force. — Il y a bien souvent comme l’exploitation d’un truc dans cet art anglais qui nous plaît tant. — On peut mieux faire qu’eux et aussi fermement.

J’ai, vraiment, un vrai bagage dans la tête, et s’il y avait pour cela, comme il y a pour tout ici, des compagnies d’assurance, voilà un balot que je ferais assurer de suite. C’est encore ce que je possède de meilleur que ma tête de jeune (?) chien.

Je crains bien que Deschamps n’ait pas réussi à vendre aucun de mes tableaux. Il serait temps, pour la sureté de mes relations avec Durand Ruel, que quelque chose de positif se fit dans le débit du stock franco-réaliste. — J’ai appris par Hirsch, qu’on avait vendu à Londres le tableau de Fantin, let Parnassiens. Tant mieux. Il a du talent et de la science, ce Fantin, mais trop peu de goût, d’idées, et de variété. Vous dites tant que la place est préparée là bas pour un certain nombre d’entre nous. Je vous crois un peu, mais j’ai bien dans l’idée qu’il faut aller là-bas soi-même balayer un peu ladite place et la nettoyer avec la main.

Que de jolies choses j’aurai pu faire et rapidement si le grand jour m’était moins insupportable. — Aller en Louisiane pour s’ouvrir les yeux, je ne le puis. Je les ai cependant assez entr’ouvert pour m’être fait ma vue. — Les femmes sont jolies et d’une grâce rare. Le monde noir, je n’ai pas le temps de l’entreprendre ; il y a des trésors de dessin, de couleur dans ces forêts d’ébène. Je serai très surpris à Paris de vivre avec les seuls blancs. Et puis j’aime tant les silhouettes et ce sont des silhouettes qui marchent.

Adieu. à bientôt. Aussitôt à Paris je vous écrirai. Je compte prendre un bateau français ; ce qui me mettrait à Brest. Si je pars sur un anglais je descends à Liverpool, alors je vous vois à Londres.

Ce Whistler a trouvé vraiment quelque chose dans ces vues de mer et d’eau qu’il m’a montrées. Mais il y a encore bien autre chose à faire, allez

Je me sens me résumer et je m’en réjouis. Il a fallu bien du temps. Si j’avais la belle vieillesse de Corot ! Mais je suis d’une vanité d’américain. Bonne santé et quelques 900 livres de plus.

Mes frères vont bien, leurs affaires aussi. — La famille s’est augmentée d’une fille, dont j’ai été le parrain. Cette fille est de René, bien entendu.

Peignez vous des natures de diverses formes. Je crois que nous aimons trop le demi plein air. – Je me fais ce sermon là souvent et je vous l’envoie.

Tout ci vous Degas

( Marcel Guérin, Edgar Degas (préf. Daniel Halévy), Lettres de Degas, recueillies et annotées par Marcel Guérin et précédées d'un préface de Daniel Halévy, Bernard Grasset, Paris, 1931 ) - (Source image : Autoportrait de Degas en 1895, Harvard Art Museum (Wikipedia Commons))
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