Lettre d’Egon Schiele à Leopold Czihaczek

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Je peins la lumière qui émane de tous les corps.

L’œuvre de l’artiste autrichien Egon Schiele (1890-1918) constitue une véritable ode au mouvement, à la chair, à l’érotisme et à la nature. Si l’on connaît de lui de nombreuses toiles et dessins, ses poèmes et lettres restent plus confidentiels. Dans cette missive adressée à son oncle et tuteur, cet « éternel enfant » prend sa plus belle plume et livre, comme un manifeste de son art, une liste d’aphorisme d’une beauté éclatante.

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1er septembre 1911

Tout ce qui est sorti de ma main ces deux ou trois dernières années, qu’il s’agisse de peinture, de dessin ou d’écriture, est censé « engager l’avenir ». Jusqu’à présent, je n’ai rien fait d’autre que de donner, et m’en trouve si enrichi que je suis obligé de continuer à faire don de moi-même. Si l’artiste aime son art par-dessus tout, il doit être capable de laisser choir son meilleur ami lui-même. Pourquoi suis-je resté loin de vous ? Certains, je le sais, donnent une réponse injuste à cette question, et vous devez croire que je fais la mauvaise tête. En réalité, je tâche de résister à toutes les agressions de la vie. J’aspire à tout connaître par expérience ; pour y parvenir, il faut que je sois seul, je n’ai pas le droit de me laisser amollir, mais je dois être dur, en me laissant guider par la seule pensée. — D’ores et déjà, je suis arrivé à différentes choses ; entre autres, certaines de mes peintures se trouvent à Hagen, en Westphalie, au musée Folkwang, ou chez Cassirer [un propriétaire de galerie] à Berlin, etc., ce qui me laisse froid, du reste. — Je sais que j’ai fait d’énormes progrès sur le plan artistique, je me suis enrichi de mille expériences, ai lutté sans trêve contre l’art « commercial ». […] Le peu que j’ai appris de psychologie au contact des « réalités » me permet d’affirmer ceci : les petits sont vaniteux, et trop petits pour pouvoir connaître la fierté, et les grands sont trop grands pour pouvoir être vaniteux. […] La chose la plus précieuse à mes yeux, c’est ma propre grandeur. — Suivent quelques aphorismes de mon cru :

Aussi longtemps qu’existent les éléments, la mort absolue sera impossible.

Qui n’est pas affamé d’art est proche de la décrépitude.

Seuls les esprits bornés rient de l’effet produit par une œuvre d’art.

Portez votre regard à l’intérieur de l’œuvre d’art, si vous en êtes capable.

Une œuvre d’art n’a pas de prix ; pourtant, elle peut être acquise.

Il est certain qu’au fond, les Grands étaient des hommes bons.

J’ai plaisir à le constater, ils sont rares, ceux-là qui ont le sens de l’art. — Signe constat de la présence du divin dans l’art.

Les artistes vivront éternellement.

Je sais qu’il n’existe pas d’art moderne, mais seulement un art, — qui est éternel.

Si quelqu’un demande qu’on lui explique une œuvre d’art, ce n’est pas la peine de répondre à son vœu : il est trop borné pour comprendre.

Je peins la lumière qui émane de tous les corps.

L’œuvre d’art érotique, elle aussi, a un caractère sacré !

J’irai si loin qu’on sera saisi d’effroi devant chacune de mes œuvres d’art « vivant ».

Le véritable amateur d’art doit avoir l’ambition de pouvoir détenir en sa possession aussi bien l’œuvre d’art la plus ancienne, que la plus moderne.

Une unique œuvre d’art « vivant » suffit à assurer l’immortalité à un artiste.

Les artistes sont si riches, qu’ils doivent se donner sans trêve ni relâche.

L’art ne saurait être utilitaire.

Mes tableaux devront être placés dans des édifices semblables à des temples.

( Schiele, catalogue et documentation par Gianfranco Malafarina, Flammarion, octobre 1983 ) - (Source image : Egon Schiele, Autoportrait avec physalis, 1912 Leopold Museum, Vienne, Autriche (détail))
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La recommandation de la rédaction :

Lettre d’Egon Schiele à Anton Peschka : « Je voudrais revoir le soleil se lever. »

Lettre de Francis Bacon à Michel Leiris : « Peut-être que le réalisme dans son expression la plus profonde, est-il toujours subjectif. »

Lettre d’Anton Tchekhov à son collègue Plechtchéev : « Je hais le mensonge et la violence sous toutes ses formes. »

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3 commentaires

  1. marlenegrau@gmail.com

    Certaines choses sont intéressantes, comme la dénomination d’un art « commercial » contre lequel il faut lutter; mais il a également un côté prétentieux et égocentrique assez déplaisant, non?
    Et son mépris des gens « bornés » est, je pense, dommageable; de mon point de vue il faut, face à ces gens, faire preuve de patience et tenter d’ouvrir leur esprit, les initier au plaisir de la sensibilité artistique. C’est une très belle victoire contre l’endormissement de l’âme que d’avoir réussi à réveiller chez l’autre une curiosité et une exigence de qualité culturelle.

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