Lettre d’Émile Zola à Jeanne Rozerot

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Je t'aime, et je veux que tu sentes toujours autour de toi que je t'aime.

Émile Zola (2 avril 1840 – 29 septembre 1902) épouse Alexandrine en mai 1870. Sa femme est un soutien précieux lors de l’écriture des Rougon-Macquart, dans les moments de doute notamment. En 1878, le couple Zola s’installe à Médan. La situation se complique lorsqu’ils engagent Jeanne Rozerot comme lingère, en 1888. L’écrivain tombe amoureux de la jeune femme de vingt-et-un ans — le parallèle avec l’intrigue du Docteur Pascal est remarquable. Zola commence alors à vivre au sein d’une sorte de ménage à trois, avec sa femme Alexandrine d’une part, et Jeanne, mère de ses deux enfants (Denise et Jacques) d’autre part.

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18 août 1893

Bonne fête, ma grande Jeanne ! bonne fête, chère femme bien-aimée !

Chaque mois d’août, à cet anniversaire, il faut bien que je t’envoie mon cœur au loin, puisque, à cette époque de l’année, nous sommes séparés toujours. Cela me fait une grosse peine de ne pouvoir t’embrasser, de toute ma force, et j’en suis réduit à évoquer ton image, à ne prendre que ton ombre entre mes bras. Et c’est tout de même un plaisir que de t’écrire, de te dire que depuis cinq ans je t’aime aussi fort, que je t’aimerai toujours aussi fort. Petite Denise et petit Jacques vont te prendre dans leurs petits bras et vont t’embrasser pour moi. N’est-ce pas ? dis-leur que papa leur écrit de t’embrasser bien fort, comme il t’embrasserait, s’il état près de vous. Sur la joue gauche, sur la joue droite et sur les deux beaux yeux. Bonne fête, mes trois enfants chéris ! bonne fête, ma grande Jeanne ! bonne fête, chère femme bien-aimée !

C’est pour toi que je suis allé à Paris lundi dernier. Je ne voulais pas que ta fête se passât sans fleurs et sans un souvenir de moi. Car je suis toujours avec vous, je ne te quitte jamais, même lorsque des lieues nous séparent. Je t’aime, et je veux que tu sentes toujours autour de toi que je t’aime.

J’ai reçu tes deux bonnes lettres coup sur coup. Je te pardonne bien volontiers ton oubli, tu auras confondu dans la bousculade de notre séparation. Et je te prie même d’excuser mon impatience, car je ne suis pas très raisonnable de me faire du chagrin si vite. Il faut dire que le moindre retard dérange toutes les précautions que je prends. Mais tout a bien marché, et je te prie de m’écrire maintenant tous les mercredis et tous les samedis, de façon à ce que tes lettres partent le jeudi et le dimanche matin. Adresse-les tout simplement ici, à moins que je ne te demande de les adresser ailleurs. Il est entendu que tu envoies celle d’après-demain dimanche rue Milton. Puis, à partir de jeudi prochain, tu les adresseras ici.

Je trouve que tu as très bien fait de rester au Grand-Hôtel. Le prix ne m’a pas l’air exagéré, et tu seras mieux là que dans une maison particulière, car tu te reposeras encore davantage, en n’ayant pas le souci d’une maison à construire. Vous m’avez l’air bien installés ; et ne te gêne pas, commande, fais-toi donner ce dont tu as besoin, paie ce qu’il faudra. Je veux que vous soyez tout à fait à votre aise. Tu ne me dis pas si vous avez une cabine. Il faut en louer une, car rien n’est plus commode pour s’installer avec des enfants pendant la journée entière. On y est à l’abri du soleil, de la pluie et du vent.  — Comme vous ne resterez que jusqu’au milieu de septembre, il ne faut pas laisser passer un jour, sans prendre votre bain. Si tu t’en trouves bien, ainsi que Denise, soyez très exactes, afin que vous preniez chacune de vingt à vingt-cinq bains au moins. — Ah, si j’étais là, ce serait moi qui vous baignerais. Je t’apprendrais à nager, à toi, et j’emporterais ma fillette à mon cou, pour la tremper où il y aurait beaucoup d’eau.

J’ai fait, anciennement, de très belles pêches aux crevettes, à Saint-Aubin. Mais il faut attendre que la mer se retire et revienne, et c’est assez fatigant ; car la mer se retire très loin sur cette plage et, pendant les grandes marées, j’ai été la chercher jusqu’à deux kilomètres. Rien n’est plus amusant que ces promenades en costume de bain, parmi les herbes et les trous d’eau. Seulement, Denise est trop petite encore, et toi, tu ne peux faire de telles pêches toute seule. Il faudrait que je fusse là. Mon cœur saigne, quand je pense à ces choses. Amusez-vous sur le bord, car il n’y a pas de mal à ce que les bébés pataugent sur le bord de mer pendant des heures. […]

Nous avons une chaleur terrible. Depuis cinq jours, je n’ai pas mis mon nez dehors. Tu me dis de faire de grandes promenades. Ah ! ma pauvre enfant, si tu savais ! Il y a près d’une semaine que je suis garde-malade. Mais je ne veux pas te parler de cela, et je te répète que je ne suis pas trop malheureux, que les choses se passent relativement bien, et que vous me retrouverez en bonne santé et content. — Les jours passent, notre bonne saison va revenir.

Encore une fois, amusez-vous bien. Prenez des voitures, faites des excursions. Passez vos journées à respirer sur la plage le bon air de la mer. — Que mon petit Jacques et ma petite Denise se fassent de bonnes grosses joues.Et, lorsqu’ils t’auront bien embrassée pour ta fête, tu les prendras à ton tour dans tes bras, et tu les embrasseras pour moi, très fort, très fort. — Chère femme adorée, bonne fête encore, bonne fête mon amour ! Et que je vive assez vieux pour te souhaiter ta fête longtemps, pour rester là, et veiller sur mes trois enfants chéris, et les aimer de tout mon cœur.

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( Émile Zola, Lettres à Jeanne Rozerot (1892-1902), Paris, Gallimard, « Blanche », 2004. ) - (Source image : Autoportrait d'Émile Zola, 1902, domaine public / Zola avec ses enfants et Jeanne Rozereau, s.d., domaine public)
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