Lettre d’Emile Zola à Paul Cézanne

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J'ai déjà plongé mon corps dans les eaux de la Seine, de la Seine à la large largeur, à la profonde profondeur.

Émile Zola (2 avril 1840 – 29 septembre 1902) est l’un des plus grands écrivains français du XIXe siècle. L’ensemble des romans réunis dans son œuvre Les Rougon-Macquart i auront fait de lui un des pères fondateurs du courant naturaliste. Malgré tout, l’écrivain était un homme plein de légèreté, en témoigne cette lettre qu’il adresse à son ami Paul Cézanne, depuis les quais de la Seine.

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14 juin 1858

Ma cher Cézanne,

Je suis un peu en retard dans ma correspondance ; mais je te prie de croire que c’est par un concours inouï de circonstances que je ne tâcherai pas de t’expliquer parce que ce serait trop long. Il fait une chaleur épouvantable et nageante. Or, comme mon feu poétique est en raison inverse du feu que lance le divin Apollon, je me contenterai de t’écrire en simple prose pour aujourd’hui. D’ailleurs, je suis comme M. Hugo, j’aime les contrastes ; ainsi donc après une épître poétique je t’envoie une épître prosaïque. De sorte qu’au lieu de t’endormir complètement, je ne ferai que t’assoupir.

Mon cher ami, je vais t’annoncer une chose, mais une chose charmante. J’ai déjà plongé mon corps dans les eaux de la Seine, de la Seine à la large largeur, à la profonde profondeur. Mais là, il n’y a pas de pin séculaire, mais là il n’y a pas de source fraîche pour faire rafraîchir la dive bouteille, mais là il n’y a pas un Cézanne à la large imagination, à la conversation enjouée et piquante ! Aussi, foin de la Seine, me suis-je écrié, et vive la goure de Palette et nos célestes parties sur les bords qui l’avoisinent.

Paris est grand, plein de récréations, de monuments, de femmes charmantes. Aix est petit, monotone, mesquin, rempli de femmes… (le bon Dieu me garde de médire des Aixoises). Et malgré tout cela, je préfère Aix à Paris.

Seraient-ce les pins ondulant au souffle des brises, seraient-ce les gorges arides, les rochers entassés les uns sur les autres, comme Pélion sur Ossa, serait-ce cette nature pittoresque de la Provence qui m’attire à elle ? Je ne sais ; cependant mon rêve de poète me dit qu’il vaut mieux un rocher abrupt qu’une maison nouvellement badigeonnée, le murmure des flots que celui d’une grande ville, la nature vierge qu’une nature tourmentée et apprêtée. Serait-ce plutôt les amis que j’ai laissés là-bas dans les voisinages de l’Arc qui m’attirent dans le pays de la bouillabaisse et de l’aïoli ? Certainement, ce n’est que cela

Je vois tant de jeunes gens ici visant à l’esprit, se croyant d’une condition plus élevée que les autres, ne voyant du mérite que dans eux et n’accordant aux autres qu’une large part de stupidité, que je désire revoir ceux dont je connais le véritable esprit et qui, avant de jeter la pierre aux autres, considèrent si on ne pourrait pas leur en jeter. Tiens ! je suis d’un sérieux énorme aujourd’hui. Il faut me pardonner les réflexions assez plates que je viens de faire : mais, vois-tu, quand on se met à regarder le monde d’un peu plus près, on remarque que c’est si mal emmanché, qu’on ne peut s’empêcher de faire le philosophe. Au diable la raison, et vive la joie ! Que fais-tu de ta conquête ? Lui as-tu parlé ?

Ah ! polisson, tu en serais, ma foi, bien capable. Jeune homme, vous vous perdez, vous allez faire des folies, mais j’irai bientôt empêcher cela. Je ne veux pas qu’on me détériore mon Cézanne.

Nages-tu ? Fais-tu la noce ? Peins-tu ? Joues-tu du cornet ? Poétises-tu ? Enfin que fais-tu ? Et ton bachot ? Cela roule-t-il ? Tu vas couler tous les maîtres. Ah ! sacrebleu, nous nous amuserons bien. J’ai des idées difformes. C’est gigantesque, tu verras.

Que fait Baille ? Que fait B. ? Que fait Marguery ? Que fait B. ? Ces quatre individus m’intéressent au plus haut point ? Ce sont, après toi, ceux qui me donnent le plus dans l’œil. Ce sont quatre bons garçons, qui ont certes chacun leurs petits défauts ; mais ces défauts, de même qu’un signe noir fait ressortir la blancheur d’une femme, ces défauts font resplendir leurs brillantes qualités.

J’ai fini ma comédie d’Enfoncé le pion. Elle a mille et quelques vers. Il faudra que tu gobes tout cela aux vacances : tu les goberas, Baille les gobera, tous les goberont. Je serai sans pitié. Vous aurez beau dire que vous en avez assez, je vous en donnerai encore. C’est une provision de paroles que je vous porte.

Mais je ne vous prends pas en traître. Je vous avertis d’avance : vous pouvez donc me rendre la pareille, en vous réunissant tous et en composant une nouvelle Pucelle pour attenter à ma vie active. Dieu de Dieu, est-il permis qu’il y ait sous la calotte des cieux un être aussi plat que moi !

J’écrirai aux quatre individus ci-dessus nommés, très prochainement.

Je ne sais pas comment je m’arrange, mais je ne travaille pas du tout, et pourtant je n’ai pas un moment à moi.

Je ne raconte rien dans ma lettre parce que je fais une provision de récits pour porter à Aix. Nous tenons aujourd’hui le 14 ; il n’y a donc plus que deux mois. Cela ne vient pas trop vite, mais au moins cela marche toujours. Le bonjour aux amis et à tes parents. Envoie-moi donc, si tu as le temps, quelque jolie pièce de vers.

Cela me distrait tout en me faisant plaisir. Quant à moi, je suis mort à la poésie pour quelques temps.

Que tu vas remporter de couronnes ! Quels applaudissements va exciter la distribution des prix ! Quant à moi, je te réponds que je n’attraperai pas de courbature. Je tâche d’avoir un prix, celui de la narration, et si je l’ai ce sera tout. Que veux-tu, il n’est pas donné à tout le monde de briller. Il y a tant de sots que l’on peut sans déshonneur leur tenir compagnie.

À quoi faire, continuer à entasser bêtise sur bêtise ? Selon moi, quatre pages suffisent. Attends pour que je donne courant à toutes mes idées biscornues, que je sois près de toi, jamais tu n’en auras tant ouï.

Je termine donc ma lettre, mon cher ami, je viens de composer en chimie, j’en suis encore tout ahuri : il n’y a rien qui agisse autant sur mes nerfs que la chimie. D’abord, tout ce qui est du genre féminin me fait cet effet-là (Il fallait bien finir par une bêtise).

A bientôt. Ton ami dévoué.

Je viens de relire ma lettre. Elle est littéralement stupide, sans suite, sans français et sans style. Pardonne-moi d’écorcher ainsi tes oreilles.

zola

( Zola, Correspondance, GF, 2012 ) - (Source image : Émile Zola, Author Unknown, 1902 © Wikimedia Commons / Photography of Paul Cézanne, Author Unknown, [1861] © Wikimedia Commons)
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