Lettre d’Erik Satie à Valentine Hugo

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J’emmerde l’Art.

23 août 1918 : à quelques mois de la fin de la Première Guerre mondiale, le grand compositeur Erik Satie vit dans une modeste chambre près de Paris. Sa musique ne plaît pas. Il traverse une période de misère extrême. Dégoûté par son art, il ne cesse de harceler son amie, Valentine Hugo, la suppliant de lui trouver un autre travail. Dans les années 1910, Valentine née Gross — elle n’a pas encore épousé l’arrière petit-fils de Victor Hugo — rencontre le Tout-Paris littéraire et artistique, avec Jean Cocteau, Marcel Proust, André Gide, Paul Morand ou encore Picasso. Mais l’artiste et poétesse mourra dans le dénuement, alors que Satie parviendra finalement à conquérir les oreilles et l’estime de ses pairs.

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23 août 1918

 Chère Valentine

Je souffre trop. Il me semble que je suis maudit. Cette vie de « mendigot » me répugne. Je cherche et voudrais trouver une place ― un emploi, quelque minime qu’il soit. J’emmerde l’Art : je lui dois trop de « rasoireries ». C’est un métier de « con » ― si j’ose dire, que celui d’artiste. Pardonnez-moi, chère amie, ces justes expressions – très justes. J’écris à tous. Personne ne me répond, même un mot amical. Zut ! Vous chère amie qui avez toujours été bonne pour votre vieil ami, voyez donc ; je vous supplie, s’il ne serait pas possible de le placer dans un lieu où il gagnerait son pain. N’importe où. Les besognes les plus basses ne me répugneraient pas, je vous le certifie. Voyez au plus vite : je suis à bout et ne puis attendre. L’Art ? Voilà un mois que je n’ai pu  écrire une note. Je n’ai aucune idée ni n’en veux avoir. Alors ?

Votre vieux camarade

 Erik Satie

SATIE1

SATIE2

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( Erik Satie, Correspondance presque complète, Réunie et présentée par Ornella Volta, Fayard/Imec ) - (Source image : Erik Satie by Man Ray, circa 1921 © Creative Commons / Valentine Hugo 1887-1968 : http://www.lesechos.fr/17/02/2006/LesEchos/19608-523-ECH_mysterieuse-valentine-hugo.htm)
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