Lettre d’Ernest Hemingway à Sherwood et Tennesse Anderson

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Nous nous asseyons à la terrasse du Dôme et le rhum descend en nous comme le Saint-Esprit.

Ernest Hemingway (21 juillet 1899 – 2 juillet 1961), l’un des plus grands auteurs américains représentant de la « Génération Perdue », a bouleversé la littérature avec des œuvres magistrales telles que L’adieu aux armes. Il fait part ici à ses amis de ses pérégrinations parisiennes pour le moins mouvementées.

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23 décembre 1921

Chers Sherwood et Tennessee,

Eh bien nous sommes là. Et nous nous asseyons à la terrasse du Dôme, en face de la Rotonde qui est en train d’être redécorée, nous réchauffant à l’un de ces braseros à charbon de bois et il fait si sacrément froid dehors et le brasero dégage une telle chaleur et nous buvons du punch au rhum, bouillant, et le rhum descend en nous comme le Saint-Esprit.

Et quand c’est une nuit froide dans les rues de Paris et que nous rentrons à pied par la Rue Bonaparte nous pensons à la manière dont les loups se faufilaient dans la cité et à François Villon et au gibet de Montfaucon. Quelle ville.

Bones [Hadleyl est sortie en ce moment et j’ai employé mon temps à gagner notre pain quotidien sur cette machine à écrire. Dans deux ou trois jours nous serons installés et alors j’enverrai les lettres d’in uoduction comme on lance une masse de navires. Jusqu’ici on ne les a pas envoyées parce qu’on s’est baladés jour et nuit dans les rues, bras dessus bras dessous, jetant des coups d’oeil dans les cours et nous arrêtant devant des vitrines de petits magasins. La pâtisserie je le crains va finir par tuer Bores. Elle en est fanatique. Je crois que ça doit être chez elle la conséquence d’un désir refoulé.

On a eu ce matin un mot de Louis Galantière et on va le voir demain 2. Le mot de Sherwood était ici à l’Hôtel quand nous sommes arrivés. Rudement gentil de votre part de nous l’avoir envoyé. Nous nous sentions un peu à plat et il nous a terriblement revigorés.

Le Jacob est propre et bon marché’. Le Restaurant du Pré aux Clercs au coin de la Rue Bonaparte et de la Rue Jacob est notre cantine habituelle. On peut y faire à deux un repas de première qualité avec vin, à la carte° pour 12 francs. Pour le petit déjeuner on va dans divers bistros. En général une moyenne d’environ 2 francs 50 pour le petit déjeuner. Je crois que les choses sont encore meilleur marché que quand vous étiez tous ici.

On est venus via l’Espagne et n’avons eu qu’un jour de la grande tempête. Je voudrais que vous voyiez la côte espagnole. De grandes montagnes brunes ressemblant à des dinosaures fatigués s’affaissant dans la mer. Des mouettes suivant le navire qui se maintiennent si fermement contre le vent qu’on dirait des oiseaux postiches actionnés…. par des fils. Phare ressemblant à une petite chandelle plantée sur l’épaule du dinosaure. La côte espagnole est longue et brune et a l’air très vieille.

Et puis traversée en train de la Normandie avec des villages aux Las de fumier fumants et de grands champs et des bois aux feuilles jonchant le sol et aux arbres ébranchés tout le long de leurs troncs et une houle de campagne et de clochers à la lisière. Des petites gares dans l’obscurité et des tunnels et des compartiments de Sème classe pleins de jeunes soldats et finalement tout le monde endormi dans le compartiment où vous êtes s’appuyant l’un contre l’autre et oscillant au rythme du train qui tangue. Il règne un silence de mort, un silence d’épuisement qu’on ne peut trouver que dans un compartiment de chemin de fer à la fin d’un long trajet.

En tout cas nous sommes rudement contents d’être ici et nous espérons que vous allez passer un bon Noël et un bon Nouvel An et nous voudrions pouvoir aller dîner tous ensemble ce soir.

Ernest

( Je vous écris de Paris, De Pétrarque à Jack Kerouac, portrait d'une ville en toutes lettres, Parigramme ) - (Source image : Hemingway à Paris en 1924 © Wikimedia Commons)
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