Lettre d’Herman Melville à Richard Henry Dana

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Ce sera pourtant, je le crains, une étrange espèce de livre ; la graisse de la baleine est la graisse de la baleine, vous savez

Herman Melville est connu à travers le monde pour son célèbre roman Moby-Dick. Paru pour la première le 14 novembre 1851, cette oeuvre, qui narre les péripéties d’un équipage et de son capitaine obsédé par la chasse de la baleine blanche Moby-Dick, ne reçoit pas immédiatement le succès escompté. Ce n’est qu’a posteriori que le livre obtient le statut de monument de la littérature américaine. Dans cette lettre qu’il adresse à Richard Henry Dana, l’écrivain dévoile les difficultés de rendre poétique l’animal…

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1er mai 1850

Mon cher Dana,

Je vous remercie de tout cœur de votre lettre si amicale et je suis plus heureux que je ne puis le dire de penser que quoi que ce soit que j’ai écrit au sujet de la mer a correspondu quelque peu à vos propres impressions. Fussé-je enclin à une vanité indue, ce seul fait vaudrait bien plus pour moi que des arpents et des milles carrés de louanges superficielles et creuses des critiques qui publient. Et je suis particulièrement ravi à la pensée que les sentiments étrangement, consonants avec lesquels, après ma première traversée, j’ai lu pour la première fois Deux années sur le gaillard d’avant, me trouvant lié et uni à vous, pendant cette lecture, par une sorte de lien siamois d’affectueuse sympathie — que ces sentiments, dis-je, sont réciproquement éprouvés par vous-même, à votre tour, et suscités par aucuns Vareuses-Blanches ou Redburns de ma façon — oui, c’est un vrai ravissement pour moi. En fait, mon cher, Dana, si je n’avais pas écrit ces miens livres presque entièrement à des fins lucratives — à la tâche, comme un scieur de longue scie de bois — je crois presque que dorénavant — dans le cas d’un livre marin — je devrais faire faire par un copiste de métier une copie propre et lisible du manuscrit — vous envoyer cet unique exemplaire — et considérer  cela comme le meilleur mode de publication. […]

Quant au « Voyage d’un baleinier » — je suis à mi-chemin de l’ouvrage et très heureux que vos suggestions s’accordent si bien à mes vues. Ce sera pourtant, je le crains, une étrange espèce de livre ; la graisse de la baleine est la graisse de la baleine, vous savez ; quoique vous en puissiez tirer de l’huile, la poésie en coule aussi malaisément que la sève d’un érable gelé ; et pour parfaire la cuisson du mets, il faut nécessairement y mettre un brin d’imagination qui, par la nature de la chose, est forcément aussi saugrenu que les gambades des baleines elles-mêmes. J’ai pourtant l’intention de transmettre la vérité de la chose en dépit de cela.

Mes compliments à Mrs Dana, et rappelez-moi au souvenir de votre père.

Sincèrement,

H. MELVILLE

( Hermann Melville, Oeuvres III - Moby-Dick. Pierre ou Les Ambiguïtés, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2006. ) - (Source image : Etching of Joseph O. Eaton's portrait of Herman Melville Date, 1891, Library of Congress © Wikimedia Commons)
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